From Misfit to Fatale

damenoire-10
“Si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe.”
Julien Gracq 

De l’antiquité jusqu’à American Horror Story, les misfits, les exclus, les rejets de la société ont toujours été représentés. Qu’il s’agisse de Lilith, de Médée, de Médusa dans la Bible ou la mythologie, ces personnages couvaient un secret, ne pouvaient entrer dans le moule et refusèrent d’être inféodés aux hommes. Mais aujourd’hui ces personnages si controversés sont devenus de véritables antihéroïnes admirées et adulées par le plus grand nombre.

Tim Burton a consacré son œuvre aux outcasts, représentant sans cesse leur différence par l’utilisation d’un locus précis (le Château gothique d’Edward aux mains d’argent surplombant la ville bariolée de Suburbia), d’outils de contraste (couleurs vives versus noir), de tropes et d’archétypes (la demoiselle en détresse, la tentatrice, le savant fou…) qui ont réellement contribué à glorifier la « différence » en devenant un référent populaire aimé par les masses. Autre exemple de l’évolution très positive du Misfit : American Horror Story encense les exclus dans chacune de ses saisons un peu plus (Freak Show incarnant une forme d’apogée laudative du rebut de la société), on assiste vraisemblablement à la démocratisation des icônes marginalisées, en passant par la production de masse d’objets ou de vêtements qui il y a 30 ans symbolisaient un réel choix politique, une marginalisation qui à présent est devenue ‘mainstream’ !

La Femme Fatale, l’icône du misfit

Si l’on croise l’archétype du Misfit avec celui de la Femme Fatale, on peut trouver de nombreuses ressemblances. La Femme Fatale pourrait être une sirène, une vampiresse, une veuve noire, une fée… Elle est mue par des motifs qui lui sont propres, qu’elle ne révélera sous aucun prétexte. Elle attire les proies dans sa toile d’ araignée venimeuse et enchaîne les victimes, étant elle-même victime de son insatiabilité. Mystérieuse, elle séduit les hommes, mais drapée dans le mensonge et l’illusion, elle révèle le monstre qui l’habite une fois que ses beaux atours et ses masques tombent. Elle se nourrit de pouvoir, elle se sert de son sex appeal uniquement pour appâter les faibles, les affamés, les tentés. Elle correspond à l’archétype de la sociopathe narcissique.

Je me plais à imaginer le cheminement d’une Misfit qui crèverait d’un désir de reconnaissance. Elle est tellement imbue d’elle-même qu’elle n’essaiera pas un seul moment de s’adapter, de devenir une «fille populaire ». Elle sait, et dans le fond elle a raison, qu’elle doit être acceptée par ses pairs pour ce qu’elle est réellement. Mais qu’est-elle réellement ? Autour de son identité demeure un doute, un point d’interrogation qui maquille avec difficulté la vacuité qui l’envahit.

L’affirmation de la différence et la volonté d’être vue

La Misfit a une forme de sincérité de cœur, elle ne se prostituera pour rien au monde à la religion de masse. Repensons par exemple à Jane Eyre qui refuse les robes de satin rose que lui offre Mr Rochester. Au contraire, elle se parera de tenues grises et noires, qui à la fois évoquent la sobriété, mais aussi soulignent sa différence avec les autres femmes faciles à courtiser, à apprivoiser, à objectifier. Jane est un être indépendant, elle ne se soumettra pas et ne trahira pas ses instincts.

Choisir d’être différent, c’est aussi accepter l’énorme solitude qui va de pair avec ce choix. Mais la Misfit souffre aussi de cette solitude qu’elle traîne parfois comme un boulet.Elle aimerait juste être reconnue, voire être aimée un jour.

La Misfit, tiraillée entre son désir de fidélité à elle-même et le besoin de reconnaissance, pourrait alors basculer dans l’archétype de la Femme Fatale. La puberté finie, Lydia ou Mercredi Addams se tranforme alors en jeune femme vénéneuse. Elle sait comment obtenir les faveurs, notamment de la gent masculine. Prenons l’exemple de la fameuse marquise La Casati. On peut voir qu’elle n’incarnait pas l’enfant modèle aux traits angéliques comme sa sœur pouvait l’être… Ses traits sont durs, étranges, de grands yeux, un visage allongé, un corps décharné… Fidèle à elle même, et désireuse d’être vue, reconnue, aimée, elle force ses traits, souligne ostensiblement ses yeux de khôl noir, ira même jusqu’à régulièrement s’injecter de la belladone pour dilater ses pupilles et se donner un air mystérieux. Elle coupe ses cheveux de manière chaotique, les teint en rouge écarlate, voire même en vert émeraude. Et ses tenues traduisent son excentricité provocante : long drapé noir, où nue en dessous, elle se promène avec ses guépards en plein Milan… Je pourrais encore évoquer la robe-lustre constituée d’ampoules qui la font briller de mille feux… Il n’y a pas de place pour l’entre-deux. L’objectif constant étant d’attirer l’attention pour exister.

Adaptation photographique made in Perpignan

Nous nous sommes amusés pour ces séances photos à imaginer très naturellement une Misfit Fatale, qui n’aurait pas abandonné ses idées premières, mais qui par ailleurs, voudrait à tout prix être VUE.

Elle prend alors des poses théâtrales, dignes des plus grandes dramaqueens prêtes à tout moment à jouer les Cassandre. Elle se pare des tenues les plus sombres dans un décor absolument coloré et lumineux. Elle vit dans un contexte qu’elle identifie proche à celui de Suburbia (Edward aux mains d’argent). Cette ville l’étouffe, mais ces magnifiques façades sont là pour la mettre en scène, dans son extravagance et dans sa différence. Aussi conflictuelles que pourront être les relations avec son locus familial, elle doit l’admettre : elle ne serait jamais autant Misfit ni autant Fatale dans un autre lieu.

Le choix du noir s’est imposé de manière évidente. D’une car c’est une de mes couleurs préférées, car c’est un peu devenu ma trademark, et que je ne me vois pas sortir sans plusieurs éléments noirs. De deux, car le noir symbolise évidemment le mystère et l’élégance. « Black is modest and arrogant at the same time. Black is lazy and easy – but mysterious. But above all black says this : I don’t bother you – don’t bother me. » (Yohji Yamamoto) Le noir renvoie aussi l’image d’une femme qui en impose, qui choisit, qui a le pouvoir.

Contexte : Les magnifiques maisons que l’on peut voir sont d’un style Art Déco et Art Nouveau, on remarque d’emblée les couleurs chatoyantes du sud, les tons chauds et ocres et les formes douces mais épurées de l’Art Déco. Perpignan est une ville intéressante car ses pépites architecturales se situent en centre-ville, chez les particuliers, où l’on trouvera tous les styles confondus. Sur la façade Art Nouveau, on peut voir davantage de détails, de courbes féminines, et même la présence d’un mascaron (visage de créature mythologique, souvent un démon, un satyre…) Ici le style collerait presque plus avec le style vestimentaire, tout en courbes et en féminité.

Vêtements : La robe forcément longue de la FF, toute en dentelle noire (crazy in love) / voilage imprimé 70s (asos), les bottines noires et dorées à talons hauts (eram), la capeline (asos), la fourrure (river island) et évidemment, l’instrument typique de la FF : le porte-cigarette. Les poses sont héritées des héroïnes de films muets ou de films noirs. Les cambrures exagérées et les poses statufiées alliées au total look noir me font penser à la dernière collection d’Alexander McQueen « Horn of Plenty » où les modèles, bouches surdimensionnées maquillées de rouge et parées de noir (courbes exagérées, chapeaux extravagants et oversize) évoquent l’idéal de la Femme Fatale qui a dérapé, qui veut tellement être vue, qu’elle en devient un véritable monstre.

Photos: Jim Lefeuvre

Inspirations :
La Casati, Giovanni Boldini,
Parodie humaine, Félicien Rops
James Abbott Whistler
Lady with black veil, Jozsef Rippl-Ronai
Les trois sorcières de MacBeth, Welles
Horn of Plenty, Alexander McQueen

Publicités

2 commentaires sur « From Misfit to Fatale »

    1. Oh la la, merci Lisa, ça me fait très plaisir! C’est vrai que les photos de Jim sont belles 🙂 Je vois que tu es de Marseille, j’ai l’occasion d’y aller, je vais profiter des bons conseils prodigués pour la vie culturelle marseillaise 😀

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s