Masculin / Féminin, un approfondissement

Le style Masculin / Féminin est une énigme. Il a tantôt provoqué, tantôt été admiré. Le pantalon issu du dress code masculin, a suscité de nombreuses réactions lorsque réapproprié par la gent féminine. Pratique, élégant, synonyme de pouvoir… Combiné au blazer ou encore à la chemise blanche, il fait partie de l’ensemble « powersuit », ensemble destiné à renverser le pouvoir et à l’injecter via la tenue notamment mis en exergue chez les working girls. Je dresse ici une brève rétrospective des noms marquants liés à l’émergence du style masculin adopté par les femmes, et des contextes et codes qu’il sous-tendait.

A l’origine : guerres et ascension de Coco Chanel

Dés la première guerre mondiale, les femmes ont été réquisitionnées en tant que nouvelle main d’oeuvre. Il fallait des tenues pratiques, des tenues d’hommes. Le pantalon adopté par les femmes est apparu à ce moment là, mais n’a réellement été démocratisé que quelques années plus tard avec Coco Chanel. Cette avant-gardiste du style piochait allègrement dans les armoires de ses amants, y refaisait sa garde-robe constituée de pantalons, de pulls qu’elle agrémentait de bijoux fantaisie, de chapeaux sobres et élégants. Le début du XXè siècle fut totalement marqué par le faste et Chanel aspirait à un véritable dépouillement. Exit les froufrous et les corsets! Faites place à la simplicité!

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« Je suis persuadée qu’il peut y avoir du luxe dans la simplicité » Jil Sander

Ainsi la mode devint plus accessible, moins chère, plus pratique. De même, c’est l’accessoire qui désormais enrichit une tenue! Les bijoux fantaisie portés avec glamour et chic par Coco Chanel permirent en un sens de faire tomber la cloison des classes, de s’approprier un look sophistiqué et épuré en variant simplement les accessoires.

Du côté des artistes

Du côté des artistes, le complet homme est adopté par quelques personnalités décadentes qui jouent avec les genres et floutent les frontières sexuelles. Au cœur de la Belle Epoque caractérisée par son faste, on trouve quelques poétesses effrontées, qui dans leur petit cercle bohême, se revendiquent d’un saphisme total, prônant le retour à l’école de Sapho. Prenons l’exemple de Renée Vivien qui pose en redingote à une époque où la femme n’était confinée qu’aux corsets et aux robes, symbole du désir masculin de marquer la dissociation des genres, et de faire du corps féminin un objet de fantasme et de plaisir, reléguant la femme aux boudoirs, aux petits salons et à l’espace de l’intime.

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Une personnalité comme Colette, connue pour sa sulfureuse réputation, n’a pas hésité à jouer avec les codes. Elle pose ici-bas vêtue d’un superbe smoking, la cigarette à la main (les femmes ne fumaient pas avant les années 20, la cigarette fut adoptée par la gent féminine grâce au neveu de Freud, Edward Barnays, spécialiste des relations publiques, sommé de faire fumer la moitié de la population adulte laissée sur le carreau. A l’orée de la 2ème vague féministe, beaucoup de personnes sympathisaient avec ces mouvements, et Barnays a su associer la cigarette à l’idée d’émancipation des femmes et de conquête symbolique du phallus incarnée par la « cibiche »).

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D’autres vedettes ont suivi : Marlène Dietrich, portant le smoking avec grâce, autorité, magnétisme indiscutable, ou plus tard encore, Catherine Deneuve.


Le revival d’Yves Saint Laurent

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Catherine Deneuve, coqueluche d’YSL a de même porté avec superbe les tailleurs du grand styliste. Comme le dit brillamment YSL : « Le smoking (crée pour les femmes) a été pour moi l’occasion de donner le pouvoir aux femmes en leur offrant ce costume d’homme si symbolique. » Le smoking devient l’incarnation du renversement symbolique des rôles. Par le truchement de l’homme styliste, on offre à la femme ce nouveau pouvoir, revitalisé par cette période de libération et d’affirmation : les 60s. Simone de Beauvoir écrit Le Deuxième Sexe en 1949, outre atlantique, Betty Friedan publie The Feminine Mystique… Les mouvements sociaux en faveur des salaires égaux essaiment en Angleterre… Le monde est en train de réévaluer la place qu’il offre à la femme. Elle n’est plus condamnée à la cuisine. Elle peut travailler, bouger et vivre bien plus librement. Le pantalon devient ultra populaire, à l’instar de la mini jupe. Et le smoking pour femme apporte une touche de virilité et d’élégance piquante à la femme.

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Sur cette photo d’Helmut Newton, la femme vêtue du fameux tuxedo paraît pleine d’assurance, de confiance. Elle fume, elle se positionne devant l’autre femme. Sa compagne nue derrière elle, paraît plus soumise. Escarpins aux pieds, voilette sur le visage, elle semble représenter la version passée de la femme, laissant place à l’avenir. Cette photo transpire d’érotisme, faisant de la femme androgyne, une femme de pouvoir, une femme sexuelle, qui attire aussi bien qu’un homme de pouvoir pourrait attirer légions de jeunes filles…

« Un smoking sur une femme est brillamment et érotiquement intimidant » Jonathan Heaf

Les années 80/90 et la figure de la working girl

Le mouvement « dress for success » surgi aux alentours des années 80 a vraiment contribué à fabriquer une mythologie autour de la femme qui réussit, celle qui est overbookée, qui court à droite à gauche, jongle avec les tâches tout en restant infiniment classe et efficace.

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Le film Working Girl réalisé par Mike Nichols et sorti en 1988 symbolise cette affirmation de la working girl, qui à travers ses vêtements s’impose et reprend sa vie en main. Dans cette période aussi féroce qu’est celle des 80s, où l’ère « carte de crédit » fut à son apogée, la femme reprenait les codes virils de l’homme, les tailleurs devenant plus « masculins » (épaulettes renforcées, coupes droites) et les attitudes plus agressives aussi.

Les héritiers

Les héritiers de Coco Chanel et surtout d’YSL sont nombreux. Citons par exemple Giorgio Armani ou encore Stefano Pilati, ou de manière un peu plus rock Ann Demeleumeester qui ont travaillé les monochromes, les rayures verticales, et les formes amples, reflétant alors une élégance plus rebelle.

L’étourdissante féminité du smoking

Pourquoi le smoking pour femme peut être si sexy ?
Je n’ai encore jamais trop osé le smoking car je l’ai toujours associé à quelque chose de très sérieux, à l’image d’une femme de pouvoir, et à une manière presque masculine de gérer sa sexualité. Glisser la femme dans une tenue masculine était un pari excitant, osé, et féminiser subtilement les courbes, cintrer à la taille, rallonger le blazer… C’était donner corps à l’idée que les femmes étaient à présent aussi puissantes que les hommes, voire même plus. Au-delà de l’imitation, le tailleur est adapté sans être dénaturé. Les coupes droites, dynamiques, les contrastes forts entre la chemise blanche, le pantalon noir de belle facture et le blazer augmentent cette impression d’affirmation, claire, nette et précise. L’association de ces deux couleurs est incroyable. Le noir et blanc fonctionnent ensemble comme deux patrons à la tête de grandes entreprises : sûrs d’eux, extrêmes dans leurs positionnements, affirmés, sans détour.

« Le noir est une couleur indécente quand on la porte bien. » Michel Pastoureau

Le noir est une couleur primordiale, dans la bible elle précède toutes les autres couleurs. Mais elle est aussi synonyme de ténèbres et de mort. Plus tard, elle sera utilisée par les rebelles, les anarchistes mais sera de même étiquetée en tant que pilier de l’élégance. Si l’association du noir et du blanc vient automatiquement, c’est qu’elle est largement héritée de la photo argentique et du cinéma, où la colorisation ne permettait pas encore de contempler la palette des différentes intensités. Personnellement, j’ai toujours préféré la photo noir et blanc argentique à la photo couleur numérique. D’une car l’argentique possède pour moi de plus forts contrastes, et un bruit ou un voile que le numérique, apologie incarnée de la netteté et du cisèlement des formes, n’obtiendra jamais sans venir « trafiquer » le tout. Le noir et blanc c’est pour moi la terre du drame. Je l’utilise d’ailleurs toujours avec un filtre rouge pour augmenter encore plus les contrastes, et ne pas avoir des nuances de gris, mais bel et bien, deux entités distinctes, brutes, violentes, belles. Comme deux entités qui s’opposent, comme si masculin et féminin luttaient contre et ne formaient qu’un ensemble magnifié par leur rixe.

De même que les couleurs s’étreignent et s’opposent, la coupe masculine adaptée aux formes féminines révèle un trésor de sensualité. Il n’y a pas plus érotique que la suggestion des courbes. Le pantalon noir va flatter la ligne de la jambe, l’allonger. L’escarpin qui l’accompagne pousse cette ligne jusqu’à un vertige, un tressaillement. L’aiguille du talon, si décidée, ferme, se plante dans le sol et semble tracer le chemin vers l’avenir. La chemise blanche, ouverte à la naissance des seins dévoile ce qu’il faut dévoiler pour laisser ivre de promesses son interlocuteur. Enfin, le blazer large ou cintré, vient apporter la touche finale, la touche d’élégance via une carapace de tissu qui sculpte les formes avec précision et dynamisme.

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Claudia Schiffer à droite porte un tailleur YSL, terriblement masculin, terriblement féminin, laissant apparaître ses formes sans aucune vergogne. Assumé. Limpide. Cette femme bouillonne d’un érotisme que le pudique blazer boutonné à la taille suggère, mais ne révèle pas. Exquis.

Le pantalon peut de même être vu comme un signe de libération. Enfin les femmes n’ont plus à exhiber leurs jambes, peuvent bondir et courir sans entraves, sans peur. Mais le pantalon sculpte la hanche, met en avant les cuisses… Pour moi, il a toujours été plus difficile de sortir en pantalon plutôt qu’en robe. La robe peut idéalement illusionner, mentir et dissimuler. Le pantalon laisse deviner… et dans la confusion des genres, le doute alors semé laisse poindre une touche d’érotisme…

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