Devenir Fantôme

////(les textes sans auteur identifié proviennent de mes carnets personnels)

« There’s a ghost of a dream that you don’t even try to shake free off because you’re too in love with the way she haunts you. » Kamila Shamsie, Kartography

L’absence de l’être aimé : rêve de fusion, distanciation du regard

« Mais c’est mon unique aspiration, m’acheminer jusqu’à la boîte de Pandore que tu gardes comme un îlot de solitude, et boire toute l’eau qui nous sépare, divulguer nos secrets à la lune, faire d’Hécate notre maîtresse, nager dans les bras d’une mer oubliée vêtus de désirs, fumer le doux opium de ton âme ancienne, dormir au creux d’une épaisse canopée, communiquer par tirades sibyllines, nous observer à travers des toiles adamantines, y percer nos peurs ancestrales, faire pousser de nouveaux sens nés du partage absolu, et recréer un univers à partir de nos fusions lunaires. »

La rêverie débute toujours par une absence. L’absence de l’autre, l’absence de la sensation de l’autre, de la sensation de cet idéal incarné. Cette absence naît d’abord d’une présence imaginaire… et à partir de ces fuites imaginaires bien concrètes, on développe toute une mythologie autour de l’être aimé… On s’invente des scenarii entre où chien et loup, l’ombre enlace la lumière et d’étranges chorégraphies naissent de nos visions clair-obscures. La lune comme témoin, l’esprit s’engouffre dans les dentelles oniriques : dentelles de visions échappées du réel, étirées et enrichies par le fantasme, par le manque. On rêve toujours à partir notre « temenos » personnel, notre sanctuaire de création, machine à rêves, fabrique à poèmes. Et l’on rêve d’incorporer l’autre à ce temenos. Qu’il devienne muse et artiste à la fois, que tel un flot ininterrompu, il inonde notre esprit et alimente continuellement notre inspiration et la co-crée.

Il existe un réel luxe de l’absence. Une élégance de la solitude. A se parer des plus beaux tissus et à recomposer l’être aimé sous le frôlement de l’étoffe, le bruissement du tulle, et le dessin erratique des doigts…

8-spectralLe regard du lecteur pourrait être comparé à celui d’un voyeur ; celui qui jette un coup d’oeil à la porte entrouverte vers les secrets de la nuit. La dentelle noire est celle de la présence affirmée, charismatique, marquante. Mais elle nous apparaît de loin comme cotonneuse, épaissie et brouillonne, à l’instar de la perception hâtive du spectateur.

La caresse oubliée

15-spectral

« Je dessine le long des jours la courbe
des désirs écarlates, et tisse au long des nuits,
le canevas de tes apparitions luxuriantes,
sources d’ecchymoses d’amour,
petites plaies de l’attirance interdite,
et creuse dans le tissu insondable de mes rêves
les sillons de tes caresses lointaines,
par la pensée, par la voix ;
de terribles morceaux d’irréel
qui me parviennent au matin
comme des ancres déchirantes,
dégoulinantes de ce sang autre,
ce sang qui te porte,
et qui, si je n’épongeais pas mes songes,
naviguerait dans tout mon être. »

La sensation de la caresse devient bien réelle. Parfois aussi aérienne et quasi-impalpable que celle d’une plume… Mais en-dessous, le sang bout.

Compter les jours

6-spectral

À la mystérieuse (1926)

J’ai tant rêvé de toi

« J’ai tant rêvé de toi
que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de baiser
sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi
que mes bras habitués en étreignant ton ombre
à se croiser sur ma poitrine
ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et
me gouverne depuis des jours et des années,
je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi
qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie
et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi,
je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres
que les premières lèvres et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi,
tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
qu’à être fantôme parmi les fantômes et
plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et
se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie. »
Robert Desnos

Compter les nuits

12-spectral

« Triangulation fantomatique

Tu t’engouffres dans les brumes de mon esprit,
Spectre lancinant,
Démon familier,
Ange désiré.
Tu erres dans les bois de mon âme,
Toute entière versée pour toi.
Bois-la à ta guise,
Que chaque goutte attise
Une soif plus grande, plus abyssale
Qu’un ciel mêlé de plomb et d’opale
Coulant pour toi, vannes ouvertes ;
Plaies à vif, mer de sang et d’atomes pour toi offerte
A l’instar d’une furieuse cohorte d’helminthes
Nichée au coeur des rêves noirs et des paradis de craintes
Grouillant, tempétueuse, vers des plages nycthémères
Où tu vampirises mes âmes en un sublime éclair. »

La mélancolie

11-spectral

Mais au bout de quelques jours, l’autre, cette entité autre, se vide de sa substance. Il nous manque l’écho salvateur dans lequel se lover, et se laisser doucement bercer…

« Avant que mille vampires couronnés de mes pleurs en écho 
Ne raclent les lambeaux de mon esprit
Et m’offrent pour éternel tombeau
La fatale antichambre à la vie. « 

Et si mes rêves n’étaient que phantasmes ?

L’étrangeté surgie de l’intime

5-spectral

L’inquiétante étrangeté, concept freudien

Et dans un cadre parfaitement familier, l’intime surgit comme étranger, et notre univers rassurant nous est arraché.

L’être aimé est absent, est-il mort, est-il fait fantôme ? On ne sait pas, tout ce que l’on désire capter c’est l’ennui, la mélancolie, la dépression de l’être qui se retrouve seul et dépeuplé. Cet être qui finit lui même par devenir plus spectre que les spectres.

Les limbes

7-spectral

« Au spectral s’attachent, en forme d’oxymore, à la fois un aspect ludique – le spectral, c’est ce qui n’existe pas vraiment, ce qui relève du spectacle, de la vue (spectre vient du verbe latin, « specio », qui signifie « regarder »), du simulacre (« spectrum ») –, et un aspect morbide qui nous rappelle sans cesse, pour le dire avec Blanchot que « l’œuvre attire celui qui s’y consacre vers le point où elle est à l’épreuve de son impossibilité » et que, du vécu, l’œuvre ne peut être que la trace : « les souvenirs sont nécessaires mais pour être oubliés, pour que dans cet oubli, dans le silence d’une profonde métamorphose, naisse à la fin un mot, le premier mot d’un vers. » (Blanchot 105). »
La lettre et le fantôme, Introduction, Elisabeth Angel-Perez

L’absence peut très bien être une non-présence totale. Une présence qui n’a jamais été, si ce n’est dans ses rêves. Le spectre/simulacre s’est immiscé chez l’être rêveur et mélancolique. Il n’a aucune preuve de cette non-présence. Si ce n’est le trouble et la confusion qui émanent de ses rêveries, laissant place à une circumnavigation en pays étranger : descente et errance dans les limbes comme transition à durée indéterminée vers un ailleurs, embryon d’une transformation à venir. Voici les quelques preuves consignées de notre voyage en terre onirique.

Photos : Pierre

Vêtements :

Cape en velours pourpre et ornementations réalisée par une amie
Jupe asymétrique blanche Ebay
Chemise dentelles Emmaüs
Dentelles La Redoute & Undiz

Inspirations :

 

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