L’Oeil et la Méduse

Le contexte

Pour cette séance photo (avec Frédéric Gentilleau) improvisée au Lieu Unique à Nantes à l’occasion de l’envoûtante exposition « Le Vide et la Lumière » de Evelina Domnitch et Dmitry Gelfand, j’ai eu envie de créer de nombreux parallèles artistiques et mode, qui j’espère, vous intrigueront et vous feront peut-être rêver.

p1670319

p1670320

La fascination de l’oeil

Cette exposition intitulée Le Vide et La Lumière traite du vide et de son aspect multi-dimensionnel. Un fond sonore étrange et inquiétant emplit la pièce plongée dans le noir et m’évoque la mélopée du vent. Au-dessus de nos têtes, d’immenses toiles noires bougent au gré de la brise, déployées telles deux ailes colossales de chauve-souris. La vaste salle est parsemée d’installations, et des faisceaux lumineux changeants sont projetés dans d’énormes aquariums remplis d’eau. L’effet créé est à la fois étrange, hypnotisant et totalement enchanteur. La lumière magnifiée dans ces espaces vides dessinés danse telle une fée longiligne sous un ciel empli d’aurores boréales. Les tons vert émeraude, bleu nuit et violet-pourpre s’entremêlent et ondulent comme d’infinies pluies d’étoiles.

p1670356

Sous cette lumière d’un bleu électrique qui absorbe et s’impose, on peut apercevoir « l’oeil » du projecteur (voir plus haut). Cet oeil vidé de toute couleur et plein de ce bleu enivrant apparaît alors comme le point central de la photo, un reflet du spectacle ambiant, mais aussi un miroir renvoyé au spectateur : est-il vide? est-il plein?

La fascination pour les formes rondes, telles que l’oeil, l’oeuf, et autres éléments évoquant circularité et rotondité se retrouve dans l’oeuvre Histoire de l’oeil de George Bataille. Cette photo me rappelle certains questionnements de l’écrivain. A travers ce recueil, Bataille tente « d’éblouir et d’aveugler ». La quête d’extases en tout genre (mystiques, licencieuses…) dans la souillure et la saturation sensorielle noie le récit hyperesthésique. La forme de l’oeil se transforme, se métamorphose, il est tantôt témoin, tantôt acteur, puis évidemment, lien entre vie et mort : « l’œil n’est pas comme un œuf, il est un œuf, c’est par lui que naît la violence animale qui va de la vie à la mort, de la vue au regard médusé, du désir à l’extrême limite de la jouissance. » (Chaké Matossian)

Dans les abysses, l’oeil voit et est vu (cf scène où l’oeil bleu de Marcelle est aperçu dans le sexe inondé de Simone…). Immobile, il est le témoin d’une vacuité qui submerge la pièce.

La pétrifaction du regard

Le regarde pétrifié m’évoque aussi le personnage de Médusa. Médusa est souvent connue en tant que femme redoutable à la chevelure de serpents, funestement décapitée par Persée. Mais ce qui m’intéresse c’est tout ce qui précède l’acte et ce qu’il signifie. Au départ, le visage de Médusa renvoie à la notion du masque. Utilisé par les femmes au temps de la Grèce antique lors de leurs réunions secrètes où elles vénéraient la Lune et ses mystères sacrés,sa fonction première était de garder les hommes à distance et de préserver leurs secrets. Mais lorsque Persée achève Médusa, elle fait aussi office de miroir, ses yeux pétrifiés et son expression horrifiée reflètent toute la violence collective faite aux femmes. On vient de leur dérober leur secret. On vient de percer à jour leur identité et le nuage de mystère dans lequel elles se drapent vient de s’évaporer. Persée, c’est aussi l’image de l’homme conquérant (…la femme, et donc, l’asservissant aussi). Selon Freud, les serpents qui composent sa chevelure sont la représentation de multiples phallus, et le regard qui pétrifie, raidit, conforte l’homme dans sa capacité érectile. On assiste alors à une véritable « castration » de la femme.

peter-paul-rubens-head-ofmedusa

Peter Paul Rubens, Head of Medusa

Le mythe de Médusa revisité

Le mythe de Médusa est fascinant, et ce regard vide et plein à la fois qui raidit son spectateur m’émerveille. Est-il le reflet du plein (l’horreur, la violence, l’assujettissement) ou du vide (le secret dérobé, la mise à nu)? Les deux me semblent plausibles et se complètent parfaitement. Sur la photo bleue, l’oeil est comme vidé de son iris, mais l’expression demeure intacte.

p1670374

Clin d’oeil à Plato’s Atlantis de McQueen

Ces couleurs m’évoquent l’avant-dernier défilé du designer Alexander McQueen : Plato’s Atlantis (2010) en référence à cette légendaire île grecque située sous la mer, vue comme un sanctuaire (des rêves, des eaux profondes) dans lequel se réfugier.

Derrière l’aquarium, le spectacle des jeux de lumières est étourdissant de beauté.
Derrière l’objectif, j’ai l’impression de me métamorphoser. En créature aquatique, hybride et perdue qui fusionne avec le paysage (observante et observée).

p1670385

L’introduction du défilé Plato’s Atlantis n’est pas sans rappeler le mythe de Médusa. (épisode pré-Persée). Mystérieux, érotique, étrange, primitif, nirvanique et symbole de mutation à venir… Voir l’introduction

screen-shot-2011-06-27-at-3-42-16-pm

(film projeté sur grand écran lors du défilé)

McQueen crée une nouvelle race hybride de femmes en pleine transition vers un ailleurs. S’agirait-il de la quête intérieure des femmes à l’heure post-Persée? Ces femmes qu’on a modelées et qui cheminent péniblement mais doucement vers un futur tout autre? On peut distinguer le dessin des écailles de poisson ou la peau de reptiles sur certaines robes. Les coiffures et les implants faciaux mettent en lumière le caractère hybride de ces femme-poissons, ces femmes changeantes.

70e15975029d0e2cae28338cb7b54cf0
La métaphore du papillon n’est pas oblitérée et cette transformation est subtilement relatée par le tissu lâche et vaporeux  rattaché à un tronc moulé : deux ailes prêtes à se déployer.

On retrouve l’ambiance et les thèmes propres aux films tels que Alien ou Abyss, les tons froids et océaniques, le rêve qui s’introduit par tous les pores :

I don’t think it makes sense to play safe in these times. The world needs fantasy, not reality. We have enough reality today.
Alexander McQueen

Plus qu’un styliste, McQueen était pour moi un façonneur de rêves. Il traduisait ses visions hallucinées en robes oniriques, et savait créer des ambiances et des décors pour créer une bulle de rêve, (ou une satire sociale passée à la loupe comme dans Horn of Plenty par exemple…), un sanctuaire où les angoisses et les rêves se confondent. Scénographe de talent, il a su plonger son auditoire dans un ailleurs sous-marin, où la femme est tranformée, mutée, transcendée.

36d5127be45faacb8b0e85cf648e3ec3
Juchées sur des bottes « Armadillo » d’un talon d’une trentaine de centimètres, et sculptées dans du bois, les créatures se déplacent étrangement, lourdement, comme rattachées à un passé antédiluvien par un mini monstre marin qui les ramènerait sans cesse dans son royaume. Ronde et acérée, Armadillo semble pataude à l’avant, menaçante à l’arrière… peut-être à l’image de l’évolution lente mais potentiellement vénéneuse de la femme?

On retrouve aussi la méduse parmi les créatures suggérées :

Cette tenue composée d’écailles paillettées en organza iridescent reprend la physionomie de la méduse, et recrée via le tissu utilisé sa bioluminescence surréelle. Cette femme hybride interroge, fait peut-être peur, peut-être pétrifiera-t-elle certains de ses spectateurs, on la sent intouchable, lointaine, présente mais absente face à nos interrogations, elle n’est plus réellement de notre monde, elle se prépare à sa transmutation personnelle.

Inspirations visuelles

Le défilé d’Alexander McQueen, « Plato’s Atlantis » en entier

Inspirations musicales

Harold Budd et sa musique berçante comme un écho séraphin
Love Spiral Downwards et son ethereal cold wave cristallin
Autumn’s Grey Solace et sa musique cosmique hors de ce monde

Photos de Frédéric Gentilleau

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s