Poison Lady

« Entre une empoisonneuse et une mauvaise cuisinière il n’y a qu’une différence d’intention » (Desproges)

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Opprimée dans la sphère privée et la sphère publique / L’invention d’une arme typiquement féminine à la hauteur de la violence ressentie

Cela fait plusieurs années que je m’intéresse aux personnages féminins forts dans la littérature comme dans l’histoire. En réalité, je m’y étais toujours intéressée, mais la conscientisation d’un tel attrait s’est faite sur le tard, quand j’ai entamé l’écriture de mon mémoire de master 2 à 22 ans. Je me suis penchée sur une écrivaine anglaise qui me fascine de par son oeuvre protéiforme et si dense : Angela Carter. S’en est donc suivie une kyrielle de coups de coeur et de coups de colère face à mes lectures et mes rencontres. Au fur et à mesure se dessine mon idéal de femme, celui vers lequel j’aimerais tendre. Mais cet idéal est régulièrement en proie à des questionnements et re-définitions perpétuelles : entre débats féministes, questions du genre, désir de conquête et capitalisme. La sphère publique et la sphère privée sont de toutes manières intrinsèquement liées. Et une réflexion propre à un domaine ne se fait pas sans l’autre. Il y a étroite corrélation quoiqu’on en dise ou pense. Et il est un royaume qui m’a toujours intriguée : celui de la violence, et plus particulièrement pour les besoins du sujet aussi, celui de la femme violente. Créatures incomprises, d’un côté admirées, de l’autre rejetées, elles ne laissent personne indifférent. On s’interroge sur leurs motifs, leurs actes et leurs moyens. Elles me fascinent dans le sens où pour moi, elles sont le reflet d’une société extrêmement violente à leur égard. Elles renvoient en pleine face toute la véhémence et la condescendance voire la violence de l’indifférence qu’on a pu leur témoigner.

Il existe une pluralité de violences féminines : violence meurtrière, coup de folie, violence quotidienne, sadisme des vieilles institutrices des années 50, violence de la frustration et des rêves avortés, violence verbale, physique, psychologique…

Celle qui m’intéresse aujourd’hui c’est la violence cachée, la violence qu’on distille tous les jours comme un venin, qui s’insinue dans le foyer telle une vipère dans un berceau… la violence secrète qui fourmille d’un millier de raisons vengeresses… Je veux parler des empoisonneuses.

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Les invariants culturels de l’empoisonneuse

On trouve souvent des caractéristiques communes aux empoisonneuses : une vraie duplicité d’abord. Dans le royaume du quotidien, la femme arbore deux visages. D’un côté elle est la femme docile et douce, ou la mère nourricière, de l’autre elle vous plante un poignard dans le coeur et vous ne vous en rendez même pas compte… Souvent, elle vit une vie conventionnelle, mais a été contrainte à cette dernière. En son for intérieur, elle n’a nul désir d’enfanter ou de nourrir (physiquement ou émotionnellement) qui que ce soit. C’est une solitaire dans l’âme, une hypocrite et une lâche. Pourquoi ne quitte-t-elle pas ce foyer qui l’attriste tant au point de l’assassiner et de le faire pourrir de l’intérieur? Car bien souvent c’est une femme non responsabilisée, une femme-enfant. Elle a été quasiment donnée à son mari, propulsée au rang de femme et de mère sans bien comprendre ce qui lui arrivait. Elle alimente une rancoeur quotidienne. Elle ne sait comment sortir de ce cercle vicieux qui l’anéantit. Au fond, elle sait très bien ce qu’elle veut. Elle rêve de tout sauf d’une vie conventionnelle. Un mariage, des enfants, très peu pour elle, merci. Perfide et sans scrupules, elle est prête à tout pour se débarrasser de ces gênes routinières qui entravent sa soif de liberté!

Terrible petite anecdote de la « poudre de succession », ie l’arsenic

L’arsenic fut longtemps utilisée par les femmes frustrées autour du 19è/20è siècle. Ce poison fourbe ressemblerait presque à du sucre. Il est incolore, inodore, se conserve parfaitement dans le petit réceptacle d’une bague poison… Des femmes comme Thérèse Desqueyroux ou Hélène Jégado en faisaient usage régulièrement pour mettre fin à leurs petits ennuis du quotidien. Un mari non désiré, des clients sur lesquels il fait bon se venger… Le scandale des empoisonneuses de l’Essex fut retentissant à l’époque victorienne. Des femmes lasses de leurs familles, maris, enfants… nourrissaient leurs proches de bons petits plats saupoudrés d’arsenic afin d’obtenir un petit pécule que l’on octroyait aux veuves en cas de décés familial. Avec un cercueil bas de gamme et une cérémonie des plus épurées, elles étaient sûres de pouvoir renflouer un tant soit peu leur porte-monnaie…

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Le poison comme verbalisation brutale du désir de fuite

On peut dénombrer trois grandes catégories d’empoisonneuses :
1. Les séductrices, les ensorceleuses, les intéressées
2. Les anonymes, les locales, les rustres
3. Les débauchées, celles qu’on dit de « nature dévoyée » (à la belle époque notamment)

De Médée à Marie Besnard (l’empoisonneuse de Loudun, la gentille dame qui a très certainement assassiné 14 membres de sa famille pour qu’on lui fiche la paix!) en passant par Poison Ivy, on ne peut leur enlever leur aspect captivant, leurs motivations si sombres et leur morbide persévérance. Ces femmes souvent mariées, engrossées, tôt responsabilisées, ont un désir puissant de liberté et d’une vie autre, sans attaches. Ajoutez à cela une fuite pathologique des responsabilités et une incapacité totale à tolérer les remontrances, vous avez tous les ingrédients nécessaires pour donner naissance à une accro à l’arsenic.

Finalement, la sanction de leurs proches leurs était cruellement fatale, mais l’utilisation de l’arme létale et la violence du geste anodin noyé dans la quotidienneté renvoie aussi à la violence qui leur était faite à une époque où s’exprimer et choisir sa vie n’était pas chose aisée, voire totalement impossible pour une femme. Déjà compliqué pour une femme de la haute société, mais qu’en était-il pour toutes celles de la couche moyenne de la population, voire inférieure ? Certaines le vivaient comme un enfer. Le poison était finalement leur seul médium de communication. Leur seule capacité à exprimer leur aigre ressentiment, qui infectait leur sang et leur esprit. On ne les excuse pas, mais on ne peut s’étonner que dans une société si peu encline aux affaires et intérêts de la femme, celle-ci ait eu quelques épisodes meurtriers envers son confrère…

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Vipérine séductrice

De mon côté, j’incarne la vilaine séductrice, qui se sert de son charme pour obtenir la fortune, la liberté, que sais-je, qui lui est encore obstruée. Celle qu’on jugerait gentille et avenante, mais qui n’éprouve aucun remords à intoxiquer l’homme-proie. La figure de la femme fruste à peine alphabétisée m’intéresse grandement aussi, mais ces vêtements confectionnés avec (gl)amour par Daisy Cotton reflètent davantage le caractère vil et sournois d’une femme de la haute qui n’a de cesse d’enfoncer le talon bien aiguille de ses escarpins dans les yeux captifs de ses soupirants pour accéder au sommet rutilant de la société. Elle est parfois accompagnée de son insidieux familier qui charme ces hôtes pour mieux les vider de leurs richesses et les occire! On pourrait d’ailleurs vivement confondre le martini olive avec la fiole bouillonnant de ce doux breuvage fait à base de poudre de succession! Prenez garde 😉

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Tenue
Jupe, haut, corset, bibi réalisés par Daisy Cotton
Escarpins Glitterati
Pochette New Look
Gants Restyle
Collier H&M

Photos
Frédéric Gentilleau

Avec l’aimable participation d’Artémis

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