L’Homme-Muse

Le rapport entre l’artiste et la muse est souvent vu de manière unilatérale comme étant un rapport homme-femme. La femme exerce un pouvoir incroyable sur l’homme, il ressent le vif besoin de l’immortaliser, de l’explorer de manière multi-dimensionnelle, de lui donner une aura sublime… L’homme lui forge son identité de muse et de femme, la femme l’inspire et chacun se lie via ce cordon invisible, ineffable et puissant. Ils s’influencent l’un l’autre, sont dépendants l’un de l’autre parfois. Un peu à la manière de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, l’homme artiste devient vite dépendant de la femme, de sa muse ; et de ce fait, on transcende un tant soit peu les habituelles relations dominant / dominé que l’on retrouve dans de nombreuses représentations homme/femme dans l’histoire de l’art. Heureusement, si l’on est curieux et motivés, on peut trouver pléthore d’artistes femmes qui ont elles aussi contribué à forger l’histoire de l’art. La révolutionner? Je pense que c’est en cours. Ainsi pour cet article, j’ai envie d’explorer de manière théorique les liens qui unissent non pas l’homme artiste à la femme muse, mais à l’inverse, la femme artiste si peu plébiscitée et si peu populaire, à son homme muse. Retrouve-t-on le même genre de relation à première vue sujet-objet qu’à l’habitude? Nait-il de cette performance féminine inspirée par le masculin, une nouvelle écriture, une nouvelle façon de dessiner, de peindre, de photographier? Peut-on parler d’une écriture féminine face à son sujet viril? Et cette nouvelle relation, va-t-elle changer le statut de la femme?

Une écriture dite féminine

Avant de m’intéresser au statut de la femme artiste, je me suis penchée sur la question de l’écriture de la femme. Existe-t-il une écriture propre à l’homme et une écriture propre à la femme? L’écriture est-elle sexuée? Il y eut un mouvement né dans les 70s (notamment en France) de féministes théoriciennes qui ont postulé l’existence d’une écriture féminine et d’un lien intime entre langue et sexualité. En effet, les femmes ont toujours été vues comme extérieures, comme en dehors de la création d’un ordre symbolique masculin. A travers l’écriture, elles peuvent reconquérir et exprimer leurs visions bien à elles.

Pour Hélène Cixous, théoricienne française, la femme a été dépossédée de ses moyens par l’homme, et elle doit réaffirmer son attachement au monde et au corps à travers l’écriture. Pour de nombreuses théoriciennes féministes comme Cixous, Luce Irigaray ou Elaine Showalter, une écriture féminine serait née de l’importance que les femmes doivent attacher d’abord à leur vécu, à l’écoute de leur corps, et donc selon une logique féminine, à leur cyclicité, leur non-linéarité. Ainsi, la langue ne serait pas un média neutre, mais bel et bien empreinte de toutes nos expériences corporelles et émotionnelles.

Le problème qui a souvent été soulevé par l’assertion qu’il existerait une écriture féminine, est qu’elle fait de la corporalité et notamment de la maternité (Cixous parle d’une « encre blanche », une encre pleine de lait maternel…) l’essence même de la féminité. Théorie que les féministes déconstruisent. On n’a pas besoin d’être mère pour être femme, ou d’être seulement consciente de la distinction corporelle inhérente à la femme pour se référer à un usage de la langue différent de l’homme. Ceci dit, je pense qu’il existe une réelle différence entre écriture féminine et écriture masculine, en cela qu’elle n’a pas vraiment été explorée pleinement. Je crois que le recours au corps comme distinction globale prééminente affectant alors la sphère émotionnelle, est une première revendication, propre à une époque où les femmes n’avaient pas encore le contrôle de leurs corps. Passée cette distinction et revendication, je pense qu’on va trouver des éléments propres à l’écriture féminine que l’on ne retrouve peut-être pas dans l’écriture masculine, mais peut-être que ces éléments émaneront en partie du fait que les femmes ont longtemps été et sont encore dans de nombreux endroits sur terre, une « majorité opprimée ».

Ce que j’aime dans cette théorie de l’écriture féminine, c’est notamment la connexité entre plaisir et verbalité. La femme étant corporellement doté de récepteurs à plaisir un peu partout, elle a une relation à ce dernier plus diffuse, et ce plaisir multiforme serait donc sa source de créativité. Même s’il n’y a rien d’éminemment scientifique dans cette théorie, j’aime son audace!

Une écriture océanique, féminine

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Anaïs Nin, auteure franco-cubaine exilée aux USA à 10 ans est un parfait exemple de ce que j’associe à l’écriture féminine. Elle a vécu dans les 30s à Paris où elle rencontra Henry Miller et noua avec lui une relation passionnelle et inspirante. Mariée à un riche banquier, elle jouait le jeu de la duplicité, et se nourrissait de ses expériences extraconjugales pour alimenter ses journaux et ses romans. Témoin de la relation houleuse et enflammée de Henry et de sa femme June, elle s’immisce dans le couple et expérimente de nouvelles amours. Elle et Henry s’encouragent mutuellement dans l’écriture, se critiquent, font leur propre exégèse et retournent à leurs enchevêtrements amoureux multiples. Alors que Miller se réclamait d’une forme de prosaïsme brut, d’une vulgarité où l’homme siège au centre du prisme de perception, Anaïs s’inscrit en faux face à cette écriture trop andro-centrée, et explore une écriture qui pour une fois laisserait la voix féminine s’imposer. Ses écrits oscillent entre prose et poésie, elle y explore le corps et ses désirs. L’écriture se fait désir, elle prend la forme des courbes féminines et du plaisir qui ne finit jamais. La maison de l’inceste, sorte de voyage intérieur au coeur du trouple Anaïs / June / Henry est écrit comme un long flot océanique, comme une vague qui roule infiniment. Anaïs connaît le succés sur le tard. Lorsque les universitaires commencent à s’intéresser à la valeur littéraire du journal intime, Anaïs est enfin reconnue pour son immense travail. Elle accueille des étudiants dans sa maison à Los Angeles et leur conseille en cas de panne d’inspiration de prendre un amant ou de faire une psychanalyse! Elle recommande aussi pour parvenir à écrire, à retrouver son écriture de femme, d’écouter Debussy pour « restaurer le flot océanique ». Pour elle, les femmes n’écrivent pas comme les hommes, car les femmes ne vivent pas les relations de la même façon, ne ressentent pas comme les hommes. Les femmes sont nées dans le royaume de l’eau, du plaisir et de la rêverie.

“My first vision of earth was water veiled. I am of the race of men and women who see all things through this curtain of sea, and my eyes are the color of water.”  House of Incest

Anaïs Nin et les théoriciennes féministes des 70s disent écrire comme des femmes, et en parallèle de cela, peu nombreuses sont les femmes qui osent intervertir les rôles : se placer en tant qu’artistes, qui ont ce regard observateur presque « masculin » face à l’homme-objet, l’homme érotisé, l’homme féminisé. Je ne suis pas forcément d’accord avec cette idée toute freudienne que l’homme regarde avec son sexe, et que la femme se languit de ce phallus absent… C’est évidemment si facile d’exprimer ce doute au 21è siècle ; alors re-contextualisé, j’admire le courage de ces artistes femmes qui ont osé exprimer leur désir et observer l’homme, si souvent sujet et non objet. L’homme apparaît souvent comme un vecteur vers la connaissance de la femme, la connaissance de son propre plaisir. La muse d’Anaïs c’est Henry, June, mais c’est surtout ce qu’ils lui permettent d’explorer en elle et les nouvelles portes qu’ils lui permettent d’ouvrir. Sa muse à elle, c’est son plaisir et sa passion.

Inversion des codes

Alors, qui sont ces femmes qui parlent des hommes, et comment en parlent-elles? J’ai retenu quelques artistes absolument fascinantes et même drôles et satiriques dans leur regard porté sur nos confrères.

D’un côté le regard presque parodique, mais juste interrogeant de Sylvia Sleigh qui représente les hommes au bain turc, largement inspiré de l’art orientaliste et de la représentation lascive, érotisée des odalisques. Ces hommes, esclaves vierges au service de leur maître (ici on peut imaginer qu’il s’agit du spectateur et de la peintresse) deviennent à leur tour des odalisques, des objets de contemplation et de dévotion, leurs corps sont offerts et désirables sous le pinceau de l’artiste.

Sylvia Sleigh The Turkish Bath 1973
Sylvia Sleigh, The Turkish bath

Le_Bain_Turc,_by_Jean_Auguste_Dominique_Ingres,_from_C2RMF_editIngres, Le Bain Turc

L’homme apparaît aussi féminisé : sous des airs d’ange androgyne, le jeune homme arbore un teint diaphane, des joues empourprées (par l’émoi tout primesautier des premières amours?), et le fond floral évoque les jardins à l’anglaise où l’on visualise parfaitement les jeunes filles rêvant à leurs futurs maris, façon Jane Austen.

Rose Freymuth-Frazier Wallflower
Rose Freymuth-Frazier, Wallflower

L’homme vulnérabilisé sous l’objectif de Sam Taylor-Johnson

Sam Taylor-Johnson, Downey Robert Junior & Aaron Taylor Johnson (Morning Light)

Sous le regard de la femme, l’homme fait tomber les masques, déploie une épaisseur psychologique et sensible qu’on n’était pas en mesure de sonder avant la libération de ces voix féminines.

Sam Taylor-Johnson, Crying Men

Pour moi, Sam Taylor-Johnson est un des exemples les plus frappants du voile levé sur la pudeur masculine. Les hommes sont mis en scène ou pris en photo de manière aléatoire et naturelle. Ses hommes apparaissent à demi-nu, féminisés, vulnérables. Ils sont même élevés au rang de martyrs, divinisés aussi en un sens, et la femme, solide, forte, demeure le point d’ancrage vertical (phallique, presque) là où l’homme est souvent allongé, horizontal, mélancolique, mort. La série des Crying men est fascinante, car ces hommes assis face à la caméra nous offrent leur fragilité, leurs défauts, leurs peines. Certains en sont même auréolés, encore une fois quasi divinisés dans leurs souffrances (chose si féminine! repensons à Ophélia et à tous les personnages féminins de la peinture qui agonisent au porte du paradis…)

pieta1 sam taylor johnson
Pieta de Sam Taylor-Johnson, scène religieuse à mi-chemin entre la fragilité, le martyrat, et la sublimation de l’homme, abandonné à la femme.

L’homme sublimé, divinisé

Eunice Golden, Male Landscape & Georgia O’Keefe, Grey Lines with Black, Blue and Yellow

L’homme en tant qu’être stable, pilier de la civilisation est donc mis à mal, mais embelli dans sa vulnérabilité. Le corps est quelque peu malmené (larmes, grimaces souffreteuses, abandon…) mais peut aussi être vu, similairement au corps féminin adulé, comme une terre de conquête, un royaume dont il faudrait s’éprendre. Le tableau d’Eunice Golden à l’instar des paysages floraux-vaginaux de Georgia O’Keeffe fait accéder l’homme au rang de divinité, l’homme devient cosmos, et en particulier, ce qui fait de lui un homme. Dans un imbroglio de traits furieux, le corps se mêle au reste du paysage, se confondant avec ce dernier. Ainsi Golden interroge peut-être la nature intrinsèque de l’homme. Tout comme les femmes New Age se réclament d’un retour aux racines de la féminité dans un élan paganisant, l’homme n’est pas exempt de cette introspection. L’homme a toujours été le point de référence autour duquel l’univers s’articule, autour duquel la femme s’est construite. Elle nous exhorte ainsi à changer de perspective.

Les muses, au-delà du genre

SOCRATE – La troisième forme de possession et de folie est celle qui vient des Muses. Lorsqu’elle saisit une âme tendre et vierge, qu’elle l’éveille et qu’elle la plonge dans une transe bachique qui s’exprime sous forme d’odes et de poésies de toutes sortes, elle fait l’éducation de la postérité en glorifiant par milliers les exploits des anciens. Mais l’homme qui, sans avoir été saisi par cette folie dispensée par les Muses, arrive aux portes de la poésie avec la conviction que, en fin de compte, l’art suffira à faire de lui un poète, celui-là est un poète manqué ; de même, devant la poésie de ceux qui sont fous, s’efface la poésie de ceux qui sont dans leur bon sens.
Tu vois tous les beaux effets — et ce ne sont point les seuls — que je suis en mesure de mettre au compte d’une folie dispensée par les dieux.

PLATON, Phèdre

On a passé les derniers millénaires à genrer les choses et les êtres, à appliquer un certain regard sur ces derniers en fonction de la catégorie à laquelle ils appartenaient. Revenons à l’essence de la muse. La muse relate le fait de muser, de rêver, flâner, aussi lié au terme mysta, mysterium, se laisser pénétrer par le mystère, se laisser posséder selon Platon par la muse, dans une forme de folie, dans un interlude sacré. Au-delà du genre, il s’agit plus d’une « énergie », d’un contact avec le divin, de l’inspiration qui frappe. Nous pouvons tous être muse de quelqu’un et muse de nous-mêmes. La muse, c’est la métaphore de la créativité. Elle peut être immatérielle, mais le pouvoir concentré en une personne de par l’attrait qu’elle exerce sur nous est un outil puissant et captivant qui agit comme un catalyseur d’inspiration, une nécessité à l’exprimer, l’extérioriser, la jeter hors de soi. C’est presque trop beau trop grand pour être contenu par une enveloppe humaine. Alors on la jète sur la toile, sur le papier, et ainsi la muse s’envole, on la libère… Elle est née, on la tue. Mais c’est ainsi que toutes les belles choses se font. Dans un entrebâillement du divin, entre vie et mort de ce qui fut à l’instant T.

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2 commentaires sur « L’Homme-Muse »

  1. Hello 🙂

    Voici un poème en regard de cet article – filant la métaphore de la Femme-Muse donnant l’inspiration avant l’acte artistique (et remplissant un vide) et associant les Hommes-Muses à l’expiration libératrice et soulageante de l’après acte artistique (vidant un plein).

    The Male Muses

    They’re long forgotten, really.
    They didn’t have their sisters’ press agents.
    The Greeks, who named the gods like Adam named the animals,
    Forgot about them. A great injustice.
    But what do expect from a bunch of men,
    And Sappho ?

    Their sisters, the famous Muses, the ones with names
    Were great teases. Still are.
    A hint of laughter from across the bay,
    A flash of thighs vanishing beneath the water,
    A shade of nipple under diaphanous cloth,
    And some unfortunate man’s heart would enflame itself
    And demand to be poured out in poetry, in song, in painting.

    Longing—that’s what they’re all about.
    The haunting emptiness. The promise.
    The burning that maybe someday, somehow, could be relieved.
    For a little while.
    And so the poets, the artists, the would-be lovers
    Parade their arts like peacocks.
    « Look at me. Look at me. I am so talented.
    Look at what I will do to win you. »

    And the girls, the Muses, do they even like poetry ?
    Who knows ? I’m sure they find it amusing.

    But the male Muses are quite different.
    They like their anonymity, I suppose.
    It gives them room to work their magic.
    Solitary creatures, attractive, comfortable—not stunning
    They like to hang out in beautiful places,
    Canyons, mountaintops, waterfalls—that sort of thing,
    On days when the weather is perfect.
    They want you looking at the scenery.
    They’re waiting for you there.

    They don’t do longing. They don’t do emptiness.
    They come to you at those moments when the colors are just too bright,
    When the crashing water is so loud you can’t hear your own laughter.
    They come to you when all your words, all your gestures,
    All the things that you do, that people like you do,
    Are not enough.
    To smile, to say, « Hey, that’s good »
    Would be a desecration.

    The male Muses are about fullness.
    You’ll know they have come
    When you are about to explode from your fullness.
    When you have to sing, you have to dance,
    You have to do something that you (or people like you)
    Couldn’t possibly do.
    Then you’ll know them.

    The Art inspired by the male Muses
    Comes after the magic moment, not before.
    It is not the wooing, it is the Child.
    And who can blame the mothers
    If they lose themselves in their children ?
    Who can blame them if the Muse, the man,
    Vanishes from memory like the morning mist
    In the strength of the summer Sun ?

    Doug Muder

    Aimé par 1 personne

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