18 ans, une caisse, un pel, la définition du bonheur?

Suite à de nombreuses conversations avec des collègues profs et des réflexions personnelles mises bout à bout, je me suis dit qu’il était grand temps de pondre un article résumant une certaine ambiance que je ressens ici depuis quelques années, comme une sale présence méphitique, un nauséabond changement de paradigme. Pardonnez tout de suite les accents vieille conne que cet article pourra prendre de temps à autre, cela s’explique par mes frustrations personnelles et ma tristesse face à la grande vacuité laissée par l’admiration de bébés mares sans profondeur que l’on appelle réseaux sociaux, culte de l’image, et superficialité des relations. Je m’explique.

Des générations de plus en plus matérialistes

Je suis prof depuis 5 ans et je note depuis ces quelques dernières années une progressive évolution dans le sens d’un conformisme rampant et d’un matérialisme de plus en plus prégnant. Vous allez me dire : qu’est-ce que tu racontes la vieille, tu peux parler avec ton addiction aux réseaux sociaux, à l’image, et aux pompes extravagantes (notamment). Avant de me faire houspiller, je veux évoquer ici la relation au matérialisme dans ce qu’il a pour moi de plus puant, c’est à dire, une relation de confort avec une grosse couche bien trop serrée pour les gros bébés que nous sommes et dans laquelle nous pataugerions dans nos excréments de peur face à l’immensité et la poésie du monde prête à s’offrir à nous et qui n’attend que nos yeux, notre sensibilité et notre vivacité d’esprit. (les pompes extravagantes c’est de la poésie ambulante pour moi).

J’ai fait plusieurs constats, que l’on pourrait regrouper en plusieurs sous-parties :

– l’extinction graduelle de la folie (corporelle et mentale)
– face à l’immensité du monde à présent dévoilée : le refuge dans le cloisonnement (la culture de l’avoir, l’accès à la propriété)
– l’inpopularité montante des formats littéraires confessionnels 

– les outils d’apparente libération à double tranchant (la voiture, la paye régulière)

– L’extinction graduelle de la folie (corporelle et mentale)

Il y a 5 ans, je débarquais dans un lycée d’art un peu foufou avec des tags superbes arborés sur les murs, des jeunes gens habillés de manière excentrique et détonnante face au sérieux des professeurs : des goths, des punks, des hippies, des normaux, des trashy, des slutty, des bobo, des catho, bref de tout. Et je trouvais ça génial! Dans les années 2000 c’était encore plus accentué, on osait les expérimentations artistico-vestimentaires, et on était portés par des idées et des idéaux. Pas tous, mais quelques uns remarquables, et c’était déjà bien. Je me souviens il y a 5 ans d’une incroyable classe que j’ai eue, avec des élèves aux personnalités et aux univers très marqués, très ecclectiques, et certains fous de l’esprit, qui s’aventuraient à des expériences osées et rebelles dans ce qu’il y a de plus noble. Je me rappelle encore d’un after profs et élèves après un bal de promo ou un élève fut assez dingue pour tenter un lapdance. Je ne me suis jamais dit qu’il était mal élevé, inconscient, irrespectueux. Après avoir explosé de rire, je me suis dit qu’il avait de sacrés balls de tenter un truc pareil, et que l’autorité et le sérieux pouvaient bien aller se faire voir, que laisser parler ses envies et sa folie, c’était certainement le plus important. Je n’ai plus jamais vu une telle folie réémerger depuis. C’est comme si la seule attitude viable face aux tabous sociaux et aux interdits était le râle, le renâclement, et la fuite. Aujourd’hui, les attitudes ont énormément changé. Très peu de jeunes (15-20 ans let’s say) semblent porter leurs balls. Ils naissent vieux. Ils naissent avec le monde à leurs pieds, le monde entre leurs mains. Alors face à la pluralité des choix, ils préfèrent certainement l’assise matérielle. Je pense que cette attitude assez populaire aujourd’hui reflète un vrai besoin existentiel de rattachement à la matière, à un lieu, à une fonction, un garde-fou face à l’eventuelle dispersion que le monde offert sur un plateau pourrait susciter en nous.

– Face à l’immensité du monde à présent dévoilée : le refuge dans le cloisonnement (la culture de l’avoir, l’accès à la propriété)

Mais ce n’est qu’une image. Le monde offert sur un plateau reste à conquérir. Il ne demeure qu’un fantasme lointain. Mais pour beaucoup, entrevoir son immensité peut provoquer le vertige. Ils ne désirent certainement pas aller plus loin, se réfugiant alors dans l’avoir et dans la sédentarité, rassurante mais sclérosante. Nombre d’entre eux ne semblent désirer que du pur matérialisme : le téléphone haut de gamme, la bagnole (et si possible pas trop dégueu), bavent devant un machinMAC ou MACmachin, seraient-ils devenus les prostituées des MACquereaux de l’Avoir? L’Avoir pour se diluer dans la question de l’Être c’est bien connu. Mais corrélé à ce cumul d’objet hightech (l’avoir pour être, ou l’avoir car l’être ne semble pas faire partie du paysage), se trouve la négation de toute forme de culture de l’Être. La réflexion, la poésie, la confession et l’écoute, le questionnement personnel semblent être exclus de nos modes de vie actuels. Il n’y a plus de place pour ça, l’injonction à la consommation est bien trop prévalente. Et si en plus de l’absence de place pour cultiver ses réflexions, on y attache la peur de sortir de cette bulle d’avoir, on est sûrs de se forger une prison dorée pour la vie. Pour moi il y a une forme de « piège » à l’accès à la propriété. Je pense qu’il faut être prêt à cela, et il faut être surtout aux aguets. Une fois installés, beaucoup s’enlèvent automatiquement une salve de permissions, car ils se retrouvent pieds et poings liés à quatre murs. A payer. A entretenir. A vénérer. La maison représente à outrance une forme de divinité pour beaucoup. Elle rassure (comme la prière du soir), elle abrite (le royaume divin), elle empêche d’explorer plus avant les territoires inconquis. (les oeillères du culte) Territoires physiques, mais bien sûr territoires psychiques aussi.

– L’inpopularité montante des formats littéraires confessionnels

Ainsi, bercés par la sphère de l’avoir, ensevelis sous des kms d’images, l’attention portée au Verbe, à la pensée et au raisonnement semble s’être évaporée. Ecrire, réfléchir, oser réfléchir différemment, perturber un peu son schéma d’apprentissage et de vision du réel, lire, écouter d’autres interprétations, au moins les entendre… ce n’est plus du tout en vogue. Cela n’a jamais vraiment fédéré la jeunesse, mais il est clair que ça se perd de plus en plus. Il y a 12 ans, je tenais un blog de nature littéraire / poétique et confessionnel. A l’époque, peu de gens « avaient » un blog, et les réseaux sociaux n’existaient pas encore réellement. Je me souviens qu’il n’y avait quasiment pas de photo (je venais de m’acheter un réflex argentique, je ne voulais absolument pas d’un portable, et je ne savais pas me servir d’un scanner!), et quasiment que du texte : surtout de la poésie, quelques courtes nouvelles et des billets d’humeur un peu extravagants sur le fait de se retrouver à apprendre par coeur des textes de Pline et d’autres joyeusetés en latin à l’approche du bac. Ce blog un peu « brut » mais arborant des teintes crépusculaires (bleu nuit et violet je me souviens), attirait un petit public qui commentait, rebondissait sur les idées, engageait des débats… Tout cela sans l’aide des réseaux sociaux et des forums. Juste de la barre de recherche Google. A présent les blogs confessionnels ou pire de poésie sont totalement évités, oubliés, moqués, rangés au placard. Plus personne ne lit de la poésie, alors encore moins de la poésie sur des blogs! Il faut dire qu’un moment donné, poésie et blog rimaient avec niaiserie et analphabétisme… no wonder! (#skyblog) Aujourd’hui je vois bien qu’une énorme majorité des jeunes se contrefout de ces questions, et ne semble rêver qu’à travers l’acquisition d’une chose. L’immatérialité, la poésie sous toutes ces formes, le laisser-aller à quelque chose de plus grand, de plus transcendant que notre quotidien, est perçu comme une forme d’extravagance. Les rêveurs sont mis au bûcher, crucifiés par une horde de petits gestes insignifiants mais qui finissent par peser comme d’énormes clous rouillés : regards en biais, rires narquois, total désintérêt affiché saupoudré d’un jugement ontologique : il ou elle est bizarre. Il ou elle ne sait pas ce qu’est la « vraie » vie. La poésie et la rêverie finissent tout simplement par mourir, par être enterrées par ces micro-jugements quotidiens, ces bébés lacérations de nos soupapes personnelles et de nos aspirations spirituelles. Au final, il n’y a plus d’oxygène. Juste un monoxyde délétère que des cons respirent depuis toujours et qu’ils condamnent l’univers à respirer aussi. Si moi je n’ai pas accès au transcendant (parce que je ne sais pas comment, parce que je ne suis pas encore assez mal, parce que je suis un bon teubê de base) alors toi tu n’y auras certainement pas accès non plus.

– Les outils d’apparente libération à double tranchant (la voiture, la paye régulière)

Décès de la liberté. Echec des alternatives. Dans un monde où la matière et le corporel sont maîtres, la liberté n’est vue que sensoriellement. Et quel moyen permet d’atteindre cette sensation de liberté mieux que tout? La voiture bien sûr. La voiture, si pratique, si belle, si poétique aussi, devient rapidement un piège. Elle condamne des milliers de personnes à se contenter de ce qu’elles ont. A rester là où elles sont. A accepter des jobs pourris, mais accessibles en voiture, pour ne pas changer d’air, pas changer de ville, de paysage. La voiture, c’est une bonne grosse illusion de liberté. C’est la liberté de rester con surtout. C’est l’assurance que les fossés culturels, géographiques, esthétiques et ontologiques ne seront jamais dépassés, car il n’y aura jamais confrontation. Jamais frottement entre deux plaques, jamais érosion et transformation. C’est la crasse intellectuelle roulante maquillée de liberté sensorielle. Et souvent la voiture vient avec le job. Le job parfois loin, encore plus asservissant par là même, le job débilisant, le job répétitif, mais le job qui paye. Et la paye, c’est les barreaux de la prison dorée.

Rester dans les pattes de nos parents quand on a 18 ans, rester proches de cet univers de lessive et de plats préparés en s’asujettissant à un emploi dégradant qui ne demande en rien d’utiliser son cerveau ou sa créativité pour mieux entretenir quatre murs qui nous entravent et nous lient 30 ans minimum à un lieu, c’est de la folie. De la folie dissimulée sous le voile bienséant collectivement posé de la dite Raison. C’est du meurtre. De l’assassinat de rêves de gosses et je dis NON.

Les réseaux sociaux : responsables? 

L’univers à portée de main. L’univers dans ce qu’il a de plus vaste et vertigineux. La peur face à cette pluralité de choix. Alors au lieu de proactivement choisir ses centres d’intérêt, on se laisse aller à ce que nous propose la facilité : l’environnement proche et les médias proches (la tv proche physiquement, les contacts proches même via réseaux sociaux). On assiste à l’ère de la glorification des plus gros connards de l’humanité, des plus gros naz et nazes qui n’ont qu’à agiter leurs seins et leurs biceps gonflés, qu’à brandir la turgescence qui leur sert de personnalité. C’est le retour des freak shows. Vilipendés, raillés mais secrètement admirés. Les neurones s’amoindrissent alors. Le bleu du ciel ne semble même plus accessible. Sauf derrière un écran. Il n’y a plus de place, plus de temps pour explorer nos envies, nos peurs, nos folies. Plus assez d’audace. Le temps c’est de l’argent, et le temps manque. Le job débilisant nous prend notre temps. Après il faut se reposer le cerveau. Oublier qu’on nique sa vie. Qu’on doit rembourser un ou plusieurs crédits. Que du coup, s’oxygéner, prendre des risques, s’aventurer devient de plus en plus rare, difficile. Mais on peut encore admirer ceux qui le font… Alors ça devient assez. Quand est-ce que nos exigences envers la vie et nous-mêmes sont devenues si basses? Si piètres? La fainéantise finira par nous enterrer. Bien plus tôt que prévu. Et merci mais non merci, je préfère être une éternelle insatisfaite, une rêveuse invétérée qui n’a sûrement pas les pieds sur terre qu’une réaliste qui a perdu l’espoir et qui a une image si triste de la vie qu’elle n’inclut aucune forme de création et d’audace.

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8 commentaires sur « 18 ans, une caisse, un pel, la définition du bonheur? »

  1. Je partage tout à fait l’analyse. En fait il me semble que le problème essentiel est la mort de l’esprit critique car si peu de personnes suivent une autre voie que l’acquisition à tout prix de la voiture, de la maison, de la télé et du youtube, c’est probablement parce qu’il n’y a pas de contre-modèle suffisamment puissant pour ébranler les certitudes, parce que la critique ne se fait pas entendre, parce que le positivisme s’est érigé en doctrine inébranlable et que le marketing l’a renforcé à grands coups de publicité qui maintenant devient ciblée pour bien s’assurer de ne pas sortir l’individu de sa zone de confort. Où sont passés ces résistants sublimes comme Des Esseintes qui pouvait contempler l’Appartion de Moreau pendant des heures ? Barbey d’Aurevilly ? Wilde ? Parce qu’ils proposaient une vraie alternative au positivisme qui déjà avait bien entamé son ascension ! Bon, certes, il serait difficile d’assumer une identité aussi grandiloquente, mais on peut au moins mettre tous ces nouveaux matérialistes de bas-étage face à leurs contradictions, ça les poussera peut-être à considérer la vacuité de leurs projets. Et puis, tout n’est pas perdu, il y a encore des gens qui luttent pour un certain rapport au texte, à la poésie, et non pas celui du lecteur qui pourrait lire en diagonale, cherchant un savoir d’apparat, « tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du grain et le portent au bec sans le tâter pour en faire la becquée à leurs petits » (Montaigne I 25); non, de véritables ruminateurs de textes comme Nietzsche ! Parmi eux on trouve Fabrice Luchini qui rencontre toujours autant de succès avec un spectacle pourtant intitulé « Poésie? » dans lequel il est capable de passer plus d’une demi-heure sur le bateau ivre, donc ça semble signifier que la poésie intéresse encore. On trouve aussi Tiago Rodrigues qui ose carrément faire apprendre par cœur à son public le sonnet 30 de Shakespeare pendant son spectacle By Heart. Alors il y a encore de l’espoir même s’il faut être sans pitié face aux positivistes les plus moribonds et d’ailleurs je n’ai qu’une règle face à un positiviste « S’il se vante je l’abaisse, s’il s’abaisse je le vante et le contredis toujours jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’est qu’un monstre incompréhensible » (Pascal 121 Michel Le Guern).

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Dubucquoy pour ce message si juste et bien écrit ! Ça fait tellement plaisir ! Et je suis vraiment d’accord avec l’idée qu’il n’y a que peu d’esprit critique dû en effet à ce manque de contrepoint intéressant! C’est une théorie très pertinente! En effet il existait au 20eme et au 19ème siècle quelques incroyables contre-exemples face au flot de la normalité ! Ceux que tu cites étaient tellement flamboyants et inspirants ! De vrais antihéros ! Il existe encore des gens de cette trempe et Luchini est mon héros des temps modernes! Il sait manier la langue française, divertir tout en éveillant les sensibilités et les âmes en manque de sédition et d’insubordination à des instances que l’on admet comme acquises ! Je crois qu’en effet il faut inspirer les jeunes gens à nouveau, et nous même ne pas craindre de nous mouiller un peu pour cela 😉

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  2. Oh mon dieu j’avoue qu’entant que prof tu dois en voir de ces choses !!!!! 😮
    Je te comprends tellement quand tu dis que toute littérature s’est perdue alors leur parler poésie ….. 😂 Parlons plus généralement de culture ! Je suis toujours choquée quand j’entre dans un Musée ! La moyenne d’âge est tellement élevée ! Je trouve ça tellement bête, l’art (sous toutes ses formes) nous éduquent sur tellement de choses, nous aide à nous trouver nous même et fait travailler notre imaginaire ! Mais bon… j’ai pas l’impression que ça intéresse ce que j’appelle « la nouvelle génération » !

    🙂 shaaaaaaame

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    1. Ah mais totalement d’accord !! Merci pour ton petit mot 🙂 je crois qu’en plus de ne plus avoir la petite grainé de sédition que nous avions un tant soit peu, le rapport au réel est beaucoup plus différé… donc l’intérêt d’aller au musée est pour eux à sous-peser face au dérangement provoqué… mais t’inquiète, à notre échelle on contribue à changer ça… que ce soit sur les réseaux sociaux, les blogs, ou dans la classe, en sortie scolaire… a cet âge ils sont encore très « malléables », il faut leur infuser nos découvertes et ceux qui seront titillés iront chercher plus loin c’est sûr. 💪💪💪

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