La célébration de la marginalité dans la photographie

C’est un sujet totalement passionnant, puisque les photographies sont des témoignages d’époques que nous n’avons pas connues, mais dans lesquelles nous pouvons totalement nous immerger. Tout d’abord, qu’est-ce que la marginalité et la marginalisation?

Etymologie : de marginal, venant de marge, venant du latin margo, bord, bordure…

Marginal

L’adjectif « marginal » qualifie ce qui est en marge d’un texte, ce qui n’est pas essentiel ou pas important quelqu’un qui vit en marge de la société.

Marginalisation

La marginalisation est le fait de rendre marginal, de se marginaliser ou d’être marginalisé.

En sociologie, la marginalisation est le fait, pour un individu ou un groupe d’individus, de s’écarter de la norme de la société, de s’en exclure ou d’en être exclu avec une rupture, parfois brutale des liens sociaux. Le terme est d’un usage récent (seconde moitié du XXe siècle).
Ex : la marginalisation des sans-logis.

La marginalisation sociale peut être choisie par un individu désireux de vivre en marge de la société, de manifester le refus d’un mode de vie, de protester contre certains travers de la société. Mais, souvent elle est subie, comme la conséquence d’une ségrégation, d’une stigmatisation, d’une exclusion sociale, d’anomie, d’une désocialisation, d’un handicap, d’un comportement à risque, d’une déviance

http://www.toupie.org/Dictionnaire/Marginalisation.htm

Nous allons donc nous pencher sur les notions de norme, de marge, d’exclusion, de déviance ! A ce propos, il est intéressant de noter que l’étymologie du mot « norme » est puissamment révélatrice :  « norma » signifie équerre. Ainsi, nous allons nous intéresser à ceux qui ne filent pas droit, aux tordus, aux rejetés, aux pas nets.

J’ai noté plusieurs approches très intéressantes de la question de la marginalité dans la photographie contemporaine américaine. Il y a une tendance à l’objectivisation, une vision un peu externe, curieuse, comme celle de Diane Arbus, fille protégée d’une riche famille de fourreurs, et donc attirée par des sphères qu’elle n’avait jamais connues. D’autres évoluent eux-mêmes dans ces milieux interlopes tels que Nan Goldin ou Larry Clark. Ainsi leur position sociale va influer totalement sur leur vision plus spontanée,  et sur leur art parfois très frontal. Diane Arbus a toujours eu une vision assez objective et extérieure de la marginalité. Elle vouait un profond culte aux « freaks » qu’elle étiquetait d’aristocrates, forgés par les épreuves et les traumas.

Une marginalité « objective » par Diane Arbus

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Les « freaks » et les grannies sont photographiés dans le même environnement, une zone publique où ils partagent un même espace, et malgré tout, la scission entre les deux mondes est obvie. Le regard en biais, légèrement scandalisé des personnes âgées vêtues de manière simple et angélique contraste fortement avec le milieu de la nuit, du transformisme, et toute la fantaisie décalée des deux personnages de gauche. Mais de quel côté se place automatiquement le spectateur? Plutôt de celui des travestis que de celui des grand-mères au jugement prononcé. C’est toute la force d’Arbus.

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A Jewish giant at home with his parents, in the Bronx, N.Y., 1970

Même principe : sur le même plan, dans le même espace, des espèces totalement différentes et pourtant issues de la même famille : des parents atterrés face à la taille impressionnante de leur fils atteint d’une maladie génétique. La légère vue en contre-plongée augmente presque la taille du fils, et accentue la distance entre lui et ses parents. Même question : de quel côté se place naturellement le spectateur? De celui des parents embarrassés, apeurés, froids, ou de l’immense fils  tentant un rapprochement?

Normaliser l’anormal et anormaliser la norme

En suscitant la compassion du spectateur, Arbus opère très ingénieusement une inversion : les êtres dits « anormaux » sont montrés comme tout à fait normaux, à l’inverse de ceux s’enorgueillissant d’être « conformes » / « normaux », intégrés aussi. Le jeune homme travesti pose fièrement, sans détour, assume son identité brouillée.

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A Young Man in Curlers at Home on West 20th Street

Par contre, deux jumelles absolument normales sont habillées pour l’occasion de la même manière, et sont rapprochées à tel point qu’elles semblent être deux soeurs siamoises. C’est tout l’art d’Arbus. Les enfants innocemment affublés de costumes pour Halloween sont vus comme étranges et suscitent par leur posture raide, la confusion. Diane Arbus est la maître de l’inquiétante étrangeté, elle sait faire régner une ambiance absolument bizarre dans une situation paraissant de prime abord tout à fait normale et casual. Le but étant de flouter continuellement les frontières entre norme et anormalité.

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Identical twins

Image associée

Une marginalité « subjective » avec Nan Goldin et Larry Clark

« We were  not marginalized, we were the world »

Pour Nan Goldin, elle et ses amis n’étaient pas de vrais outcasts, ils étaient les rois ! Elevée dans une banlieue très conformiste des Etats Unis, de ces banlieues où tout le monde possède la même maison, la même famille et le même socle d’idées et de représentations, elle se sentait étouffer. Dans ce monde où le tabou est roi, où sa soeur se suicide, où l’on n’en parle jamais vraiment, elle lutte contre le révisionnisme. Ses photos sont des témoignages au détail près de ce qu’il s’est passé, et ce qu’on ne pourra jamais lui enlever. Une immense partie de ses amis sont morts des suites du sida, d’overdose… Elle est l’une des survivantes d’une génération perdue.

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 Nan one month after being battered, 1984

Nan fige ses déboires, ses peines, mais aussi ses joies, ses fêtes. La vie telle qu’elle l’a vécue dans les années 80 avec ses amis et petits-amis. Elle fut battue par son petit copain, et s’affiche suite à la dispute. Ses bijoux, son look apprêté contrastent radicalement avec ses blessures. Nan n’est pas une victime, la discorde et la violence font parfois partie de sa vie, de qui elle est, et poser en étant maquillée c’est pour elle un acte de « self preservation ». 

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Heart-Shaped Bruise

Nan Goldin

Il s’agit dans ces témoignages photographiques de mettre en exergue la fierté en dépit des coups, les liens ténus entre plaisir et souffrance, les frontières flottantes entre pulsion de vie et de mort. Tous ses amis sont fiers, tels des supers-héros, n’arborent aucune gêne, aucune honte, et l’on plonge dans leur monde sans l’ombre d’un jugement, d’une distance. Nan photographie la vie. Pas la marginalité.

Tulsa, Larry Clark

Dans Tulsa, album consacré à la jeunesse sex, drugs and rock n’ roll du photographe et cinéaste Larry Clark, on retrouve un peu les mêmes thèmes que chez Nan Goldin, illustrés de manière encore plus brute. Larry évoluait au milieu de drogués, de jeunes borderline, fatigués d’une société bien-pensante hégémonique. La corrélation plaisir/souffrance est présente dans chaque photo, chaque contorsion, chaque grimace…

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Couple

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On sent dans l’angle de vue, l’extrême spontanéité de ces scènes, que Larry Clark participait totalement à ces instants de dépravation, de quête personnelle à travers la violence et la drogue. La photo qui va suivre reflète pour moi ce positionnement absolument interne à la scène, la subjectivité la plus totale qui fait presque perdre le sens des réalités et des priorités…

Accidental Gunshot

Ici, c’est le spectateur qui se sent marginal. Dans son impuissance, dans son aberration, dans sa confusion.

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15 commentaires sur « La célébration de la marginalité dans la photographie »

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