Dis-moi comment tu ris et je te dirai qui tu es

Vous avez déjà rencontré cette fille qui rigole tellement fort que vos oreilles saignent, votre carcasse en tremble et les murs aussi? Cette fille c’est moi.

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Moult théories existent à ce sujet : les gens qui rient fort veulent se faire remarquer, se faire aimer par leurs pairs, c’est des narcissiques finis… Oui et non!

Le rire forcé est souvent signe de désir d’inclusion, mais pas le rire spontané, le rire qui survient du plus profond des entrailles !

Avant de vous en dire plus sur mon expérience personnelle du rire, un petit tour du côté des sociologues et des philosophes s’impose !

Le rire fédère et communalise plus qu’il ne divise, ceci dit ce dont on rit indique souvent notre position sociale, nos intérêts, nos peurs (rire comme pour faire péter l’angoisse, oublier la mort), et parle énormément de nous : « Dis moi si tu ris, comment tu ris, pourquoi tu ris, de qui et de quoi, avec qui et contre qui, et je te dirai qui tu es » (Le Goff) 

Le rire comme forme de la distance sociale

« Un conflit culturel, social et politique des identités se joue sur le terrain particulier du rire » (Baecque)

En effet, le rire dessine des catégories, ou plutôt révèle les groupes et clivages déjà formés dans la société. Le rire est très souvent collectif :

« Le rire se donne à entendre comme humeur de groupe : il exprime une connivence de classe unifiée dans l’opposition à d’autres »
(Rire, socialisation et distance de classe, Laure Flandrin)

Cette opposition a quelque chose de vilain parfois, ce que le philosophe Bergson dans son ouvrage Le Rire souligne.

« Le rire de Bergson est un châtiment, il est le rire soulevé dans une communauté à l’encontre de celui qui, volontairement ou non, en refuse les normes, sort de ce qui est reconnu et valorisé par la société. Ce rire, méchant par nécessité, vise à remettre celui dont on rit dans le droit chemin. C’est un rire soumis à une morale utilitaire visant à conserver l’homogénéité de la société, à restaurer le continuum de la société : continuum présent par la marée de rire qui soulève sa partie la plus importante, et continuum espéré, en ramenant la brebis égarée au sein du troupeau. »
Source :http://lesoleilenface.blogspot.fr/2013/04/le-rire.html

Le rire cathartique

Personnellement, je me sens beaucoup plus proche des idées de George Bataille qui voit dans le rire un fort caractère dionysien, cathartique, visant à se libérer de l’angoisse de la mort. Un rire discordant, qui se moque des lois, des règles, de la société, de Dieu… Un rire qui témoigne de la béance de l’univers, de l’absurdité de notre existence… Un rire salvateur, plus léger que la lourde angoisse qui nous plombe. L’angoisse s’exprime par un resserrement, un resserrement psychique et corporel, la gorge se noue… et le rire vient délivrer le corps et l’esprit de cette angoisse. Le rire, en se perdant parfois dans le non-sens, fait surgir le sens, apporte ce tremblement, cet éclat qui fracture le logos, atomise la raison, nous fait étreindre la folie… Cette catharsis est primordiale et met en lumière à travers les failles de la raison la vitalité du rire, la prédominance de la vie. En cela, le rire frise l’expérience mystique :

« Voir sombrer les natures tragiques et pouvoir en rire, malgré la profonde compréhension, l’émotion et la sympathie que l’on ressent, cela est divin »
(L’Expérience Intérieure, George Bataille)

Mon expérience du rire

J’étais une enfant très timide socialement, je préférais ne jamais parler plutôt que de m’exposer à d’éventuelles critiques. Par contre j’ai toujours saoulé mes proches, étant très bavarde gamine (ça s’est un peu calmé avec les années!) et nécessitant absolument un auditoire pour mes envolées théâtrales et rocambolesques. J’ai toujours adoré théâtraliser la vie, me déguiser, me maquiller, en faire des caisses, inventer des personnages, écrire des scénarii, faire la dramaqueen et la diva juste pour le fun ! Ca rend les choses beaucoup plus excitantes non?

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Conjuguez cela au fait que je vienne du Sud, où l’on parle très fort, tous en même temps, où la dynamique des repas de familles c’est : on parle, on crie, on s’insulte, on se coupe, on reprend. Et puis y a une autre chose, mais j’ai toujours rigolé fort… Comme une enfant, de manière très naïve, dans une explosion aiguë souvent insupportable paraît-il, théâtrale mais pas vraiment contrôlée, et qui peut dégénérer sur des cris, des mouvements absurdes, des roulades… Bref, la totale, et encore mieux si y a des gens, ça devient contagieux et on finit tous par caqueter, glousser en se tenant les côtes.

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Ce qui se passe très généralement, c’est que je ne suis pas consciente de mon level sonore car je décide de ne pas porter attention à ce genre de détails. Vivant à Paris depuis peu, les choses se sont compliquées. Je me suis retrouvée face à des individus rigides, aigris, névrosés et carrément déprimés de la life qui ne toléraient pas que moi je m’éclate. Donc régulièrement je me prends des remarques, des CHUUUUT! intempestifs, ou plus récemment, des rires d’incompréhension suivis d’injonctions de me la fermer. Ouf non?

Ma théorie c’est que plein de gens ne savent pas comment s’amuser, comment se libérer de leur sérieux plombant leur légèreté, et que leur façon de gérer cela est certainement de me reprocher d’y arriver. Fucked up mais vrai. Outre le léger picotement sonore que je peux vous procurer, les crazy laughs comme le mien vont sûrement vous donner envie de vous marrer ou carrément de vous barrer, et donc de me claquer. Si je commençais à relever toutes les fois où les gens ont eu envie de me claquer, je ne m’en sortirais pas. Ce rire gras à gorge déployée est crucifié par tous : il est l’incarnation du vulgaire, de l’impolitesse pour de nombreuses personnes qui pensent encore que les femmes devraient simplement sourire poliment et parler après les hommes et les grandes personnes.
Mona Lisa as a psychopath, pop art.
Ce rire est aussi une déclaration d’indépendance. En effet ces derniers jours, on m’a fait remarquer beaucoup de fois que c’était TROP, alors ça m’a irritée et ça m’a donné envie d’écrire un article pour me débarrasser de cette démangeaison éphémère. Mais ce rire signifie : TA sinistrose, TA mort intérieure sont LES TIENNES et je ne les laisserai pas plomber MA vitalité. Se marrer à fond c’est être un peu autiste sûrement. C’est faire momentanément abstraction des normes sociales et laisser sa vie éclater un peu au grand jour. Il n’y a rien de mal à se marrer, il y a tout de mal à étouffer cette pulsion plus que saine.
Résultat de recherche d'images pour "death laugh pop"Enfin la femme qui rit fort, on l’associe souvent à une cagole, à une plébéienne, à une sorcière. Selon Hélène Cixous qui encourage la femme à s’écrire, à se libérer, à se conquérir :
 « Il suffit qu’on regarde la méduse en face pour la voir : et elle n’est pas mortelle. Elle est belle et elle rit ».
(Le Rire de la Méduse, Hélène Cixous)

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54 commentaires sur « Dis-moi comment tu ris et je te dirai qui tu es »

    1. Merci pour ton gentil commentaire 🙂 yes je bosse dans un coin où je me fais souvent dévisager, je pense que c’est une différence culturelle… Mon rire fort ne veut pas dire « fuck you all » (un peu quand même parfois ^^) mais surtout, « je m’éclate », et c’est tout. Ce genre d’émotion primaire ne devrait pas être réprimée 🙂

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  1. Coucou,

    Ha c’est un très bel article ! Alors moi, quand je ris, je peux te garantir que je ne suis pas discrète !
    D’ailleurs, dès que je rigole, les gens rigole autour de mois, c’est communicatif, je rigole fort et mon rire est « amusant » selon mes proches ! Le rire en dit long sur les gens je trouve !

    Belle journée,
    Laura – Bambins, Beauté et Futilité

    Aimé par 2 personnes

    1. Mille mercis pour ce gentil commentaire, j’aime les gens pas discrets ! C’est comme s’ils vivaient pour le fun de l’instant et se foutaient de la bienséance et de la bien-pensance, ce sont mes modèles ! Et oui, le rire en dit tellement long !! Belle journée à toi 🙂

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  2. Je trouve le rire très communicatif : peu importe la forme qu’il a, l’important est de vivre ce moment si particulier à fond et d’en profiter ! J’ai une amie qui a un rire très « bruyant » : à chaque fois, ça me fait encore plus rire ! ^^

    Aimé par 2 personnes

    1. Haaaa je vois totalement je suis comme toi aussi ! Un rire strident et gras à la fois, hyper fort, hyper « look at me i’m having a GREEEAAAT time »… mais c’est une forme de manière de dire aux autres qu’on les apprécie 🙂

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  3. Hello,
    j’aime beaucoup ton article je trouve le sujet intéressant, je me suis jamais posée la question de comment je riais mais souvent pourquoi les autres rient comme ils le font. Par exemple, je connais une personne qui rit à chaque phrase même quand c’est pas drôle ou c’est un sujet sérieux, et du coup je sens que c’est un rire de gêne et d’évacuation et ça a un effet angoissant finalement sur moi et je me suis mise à redouter son rire, très étrange 🙂

    Aimé par 2 personnes

  4. Coucou,
    Et bien, ton article est hyper intéressant d’autant plus que je parle assez fort, enfin c’est ce qu’on me dit en général car je ne m’en rends pas compte ^^ Et c’est vrai qu’un rire peut être communicatif puis ça permet aussi des moments de complicité 🙂

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    1. Ha ha ha cette phrase ^^ J’en connais des gens qui rient peu, ce sont souvent des gens assez auto-suffisants, ils n’ont pas nécessairement besoin de l’aval d’autrui pour être bien. Mais c’est toujours agréable de parvenir à les faire rire : c’est le test pour savoir si on est vraiment drôles 😉

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    1. Ha ha ha trop bieng, j’aimerais trop l’entendre ce rire !! Oui beaucoup de parisiens sont très renfermés je trouve… En même temps, je fréquente quasiment que les quartiers chicos, où les mecs appellent leurs chiens Hector et Diego, où les vieilles font des rictus méprisants au lieu de poliment demander à te pousser dans la rue.. ah ah ! Y a que les jeunes que je trouve sympa et vivants… Mais c’est pas le même délire dans le 18è, 19è, 20è, ça a tendance à être un peu bordélique même. C’est compliqué Paris, un peu clivé…

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  5. Hyper hyper hyper intéressant, Claire ! Tu me donnes l’occasion de m’interroger sur mon rire, sur la position que je lui donne socialement… Cathartique ? Je ne pense pas… Sûrement une façon de me montrer, de m’imposer parfois face aux autres, de montrer un autre visage plus léger, d’éclater les convenance, parfois. Mon mec me dit qu’avec le temps mon rire change, devient plus « gras »… peut-être était-ce son avenir… à mon rire ! Prendre du gras… lui aussi ! 🙂

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    1. C’est adorable d’avoir élaboré un peu le sujet 🙂 Oui c’est vrai que le rire est aussi une manière d’afficher sa personnalité, de fluidifier aussi les rapports humains. Le rire, c’est de la vaseline relationnelle 😀
      Que le rire prenne du gras… C’est carrément une merveilleuse nouvelle ! Il s’enrobe, il prend du poids, il résonne, il est chaleureux 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. On a tendance à se comparer à des animaux de manière un peu péjorative, mais en réalité, les animaux sont juste heureux de vivre et simples dans leur rapport aux choses : c’est carrément un compliment que d’avoir un rire de dinde 😀

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