De la nécessité de nourrir notre anti-héros intérieur

Nous traversons nos vies, souvent avec calme et modération, quiétude et raison. Ces longues plages de placidité sont de temps à autres entrecoupées d’épisodes de perdition, de sédition et autres petits péchés aux accents judéo-chrétiens que l’on se fait un plaisir de commettre. Il y a dans ces petits péchés (décennaux à tout casser) d’infimes plaisirs salvateurs, des palpations nécessaires de son pouls une fois par décade : toujours là, bien vivant.

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Mais la majorité de sa vie, nous la passons dans la peur de ne pas faire ce que nous sommes supposés faire, ne pas être ce que nous devrions être, et prendre les mauvais chemins pour mieux attendre une providentielle bifurcation.

Si l’on plaquait une loupe sur ces plages de placidité, l’on pourrait observer avec une parfaite acuité de longues et rébarbatives semaines alimentées par l’unique espoir de voir venir un nouveau weekend. Une source imaginaire de libertés fraîches et infinies. Une salutaire bouffée d’air dans ces cinq jours d’apnée.

Alors ces semaines que l’on passe à s’efforcer d’être le plus irréprochable, le moins remarquable possible, le plus discret pour ne pas être enquiquiné, trop responsabilisé, et à moitié planqué, à moitié visible, paraissent interminables. FLASH NEWS. Elles SONT interminables.

La perfection, dans son absolutisme le plus total, sera toujours absurde et obsolète. La quête d’une perfection abstraite permet aussi de se bâtir un petit nid à l’abri de tous les potentiels problèmes. Viser la perfection abstraite, c’est choisir de planer au-dessus des évènements. C’est se résigner à l’ancrage. Cette quête impossible ressemble à une quête du zéro, à un désir de figer le cours de la vie, d’éviter pourriture et mort, et enfin à un terrible refus de danser un tango chaud lapin avec le chaos du vivant ! Nous évoluons alors dans une définition de la vie par la négative : dans l’espoir qu’aucun mal n’advienne. L’espoir d’un bonheur, d’une joie attendus et souhaités sont annihilés d’avance, « par peur d’être déçu(e/s) ». L’anticipation de la moindre perte est toujours mieux que l’anticipation enfiévrée d’un gain. Mais le rêve précède la vie. La rêverie précède l’expérience. Sans image mentale de notre désir, de ce que pourrait être notre semaine, notre année, notre vie idéale, il n’en existera jamais une. Nous ne l’aurons jamais modelée. Elle vivra pour toujours dans les limbes du « could have been ».

D’emblée, soyons conscients d’une chose : la perfection n’existe pas. C’est un bon gros concept de control freaks. C’est une psychorigidité heureusement pas congénitale qui consiste à refuser la présence du chaos, et donc du vivant. C’est une fable racontée par les gens frustrés de ne pas avoir eu les couilles de réaliser leurs rêves. C’est un moyen de donner un sens à sa triste vie en la remplissant de culpabilité (l’homme ne sera jamais parfait, seul le divin l’est). Et la culpabilité a cette chose géniale que c’est un poison qui sait se distiller dans l’air et infecter les veines de quiconque un peu trop rempli de « negative space ». La culpabilité se propage. Mais elle est très facilement curable : il suffit de se remplir de ce qui nous rend heureux.

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Si le quotidien actuel ne permet pas de se gorger d’une joie ontologique, on peut toujours faire appel à notre anti-héros intérieur. Je m’explique.

Sommes-nous bien d’accord sur le fait que pour chacun(e) d’entre nous, nous sommes au centre de notre propre vie, nous en sommes les acteurs principaux, n’est-ce pas? Serait-ce pompeux en ce sens de nous désigner « héros » de notre vie? J’ai mieux : anti-héros de notre vie.

Face aux « injonctions » (je ne trouve pas ce mot juste mais je l’emploie tout de même, je n’ai pas mieux) intériorisées et si sagement assimilées par des années de dressage, nous avons érigé cette statue imaginaire de ce qu’est la perfection. Et à travers les micro-lacérations quotidiennes de notre confiance en nous, les heurts et les injures que nous cueillons régulièrement (que nous nous laissons cueillir), notre estime et notre confiance innée en nous-mêmes s’amenuisent, et le negative space se remplit d’une vision fantasmée de la perfection (inatteignable et source d’un malheur infini, un trou béant proportionnel à celui creusé dans la confiance en soi). C’est le fléau assuré. L’aporie programmée.

Ainsi, quand je sens les pressions extérieures (et intérieures) s’amonceller, pousser, pousser, j’invoque mon anti-héros intérieur. Il sait toujours s’opposer en fier vilain à ce modèle que nous avons tous en tête du premier de la classe. L’anti-héros restaure naturellement la dose de chaos nécessaire à chaque journée ! Il est la soupape de sécurité.

Comment se manifeste-t-il? C’est simple. Par exemple, je décide sciemment d’avoir 5 minutes de retard. Au lieu de me culpabiliser inutilement (car c’est bel et bien un sentiment INUTILE), je sais que je serai attendue, désirée. Cet élève recopie son cours de maths pendant le cours d’anglais. J’ai une envie irrépressible et légère qui me saisit : je prends son cahier et je le jette à la poubelle dans un éclat de rire. Cet homme me prend de haut, alors je me mets à sa « hauteur » et je lui parle comme à un enfant de 8 ans (en exagérant absolument le ton!). Je n’ai pas envie de manger sain, j’ai envie de gras, de sel. Je mange 1 paquet de chips en guise de repas. Je n’ai plus de sous, je sors boire un verre avec une amie.

Et dans ces moments là… c’est comme si parfois, parfois… dans la fêlure de ces espaces flous et incertains, le soleil pouvait passer et la chance nous sourire. L’élève rit, l’homme rouspète mais ne m’embête plus, j’ai perdu du poids, je me fais offrir un verre par un inconnu…

Notre anti-héros intérieur peut nous mener vers des situations inédites, souvent rocambolesques, frôlant la folie, mais entre un quotidien avec sa dose de connu et d’inconnu -tout aussi anxiogène- et la même chose, avec une pincée d’unexpected et d’excitation, mon choix est vite fait : tout sauf l’ennui.

Outre la question de l’ennui, je trouve que l’anti-héros intérieur est une forme de doppelgänger du démon qui siègerait sur notre épaule ! On écoute trop souvent l’ange, ou on laisse le démon gouverner, nous piloter sans même questionner la valeur intrinsèque de ses espiègles suggestions ! Je suis pour un partenariat en toute lucidité de la raison et de la pointe de folie. On a évoqué la force déculpabilisante de l’anti-héros intérieur, il sait aussi décomplexer à coup de fusillades de la Miss Parfaite aux Clochettes Angéliques qu’est notre inlassable quête de perfection. Je ne parle pas bien sûr de ce sain désir de concrétiser ses souhaits, mais plutôt de cette absurde poursuite d’une abstraite perfection, sans réelle attache au réel ou à la rêverie personnelle.

Je lève mon verre (offert par un inconnu, rappelons-le) à tous nos anti-héros intérieurs !

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Photos
Dans l’ordre d’apparition :
Pierre
Jim
Pierre

Tenue
Robe, Pimkie (old)
Sandales, H&M
Sac, Asos

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