L’image de la femme dans la culture POP

En 10 ans la notion de « Pop Feminism » a totalement été démocratisée dans le monde de la musique. Le corps de la femme a été grandement exploité dans les clips musicaux. Je ne dirais pas révélé, car les années 80 ont fait tout le boulot de ce côté là… Mais depuis moins d’une dizaine d’années règnent plusieurs courants divergents au sein même de la culture pop : d’un côté le corps de la femme est prostitué, totalement objectifié, et souvent auto-objectifié, d’un autre, on revendique un vrai pouvoir à travers l’étalage de ses atouts corporels. Au coeur même de cette ambivalence est né le concept de pop feminism.

Un message simpliste mais libérateur 

Lorsque des artistes comme Beyoncé &co chantent « Who run the world », soudain ce message over simple devient un hymne, une façon de populariser la question de la place de la femme. Non, elle ne sert pas qu’à agiter sa gelée. Big move quand même depuis la fin des 90s quand on y pense. Beyoncé présageait déjà de ce désir d’affirmation dans des chansons comme « Survivor » ou « Independent women » avec feu son groupe les Destiny’s Child.

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Beyoncé, « Who run the world »

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L’illusion (auto-entretenue) du triomphe féminin 

Adulées par les jeunes filles et jeunes femmes, Beyoncé, Katy Perry et tant d’autres représentent souvent des modèles à suivre. Lorsque Beyoncé exhorte les filles à s’affirmer (notamment en reprenant les termes d’Adichie, essayiste et romancière activiste luttant pour les droits de la femme, lors d’un de ses concerts), on voit ça comme une forme d’assertion pop féministe, qui ma foi, ne fera pas de mal aux jeunes femmes engluées dans des considérations populaires et souvent très commerciales. Cependant, certaines jouent avec une certaine polysémie visuelle qui peut être facteur de confusion pour de nombreux spectateurs. Prenons l’exemple ultra flagrant de « California Gurls » de Katy Perry. Dans le clip, Snoop Dogg joue le rôle d’un personnage omniscient, un dieu ou Dieu lui-même pour faire court. Au-dessus des nuages, il s’essaye à une partie d’un jeu de société pop et coloré. Lorsqu’il lance les dés, nous entrons dans le microcosme du jeu, et les personnages prennent alors vie. L’équipe des « garçons » s’oppose ainsi à celle des filles.

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Les femmes débarquent de plusieurs manières : dans des bulles de chewing gum, emprisonnées dans de la gelée… Dans tous les cas, il appert qu’elles ne sont pas libres, et nécessitent l’aide de Katy pour les délivrer…
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Mais Snoop joue avec leurs destins et sème leurs cheminements d’embûches! Tour à tour, Katy et Snoop se volent le pouvoir en grignotant métaphoriquement et matériellement du terrain. Katy et ses copines dévorent notamment un bonhomme en pain d’épice pour asseoir leur puissance. Le code est celui de la gourmandise, de qui mange qui et comment.
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Lorsque Katy s’aventure à l’extérieur pour atteindre les nuages, elle doit grimper le long d’un immeeeeense sucre d’orge en forme de serpent… Les métaphores liées à la masculinité sont très présentes, et peuvent toutes être associées à une idée de verticalité, de pouvoir, de tentation, de connaissance, de maîtrise, d’ascendance et de souveraineté. Les métaphores liées au monde féminin convergent autour de l’emprisonnement, du plastique / de la plastique parfaite, toutes corollaires de l’archétype de la jolie petite fille perdue à guider.
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La scène fatidique demeure celle de la grande battle avec le rappeur. Katy Perry, vêtue d’une tenue des plus hot, s’arme de deux bombes chantilly qu’elle clipse sur sa voluptueuse poitrine et assène son adversaire de jets mortels de crème fouettée. Snoop s’avoue vaincu et on voit les filles secouer leur gambettes, bikinis/ventres contre sable, sur une plage de sucre (ou de coke?) immaculée où Snoop Dogg est enterré jusqu’au cou, incapable de bouger mais pas si mécontent, pas si mal entouré.
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Revenons sur la richesse visuelle de cette scène finale. D’un côté, la victoire féminine semble obvie : les femmes paradent, on l’a vu, Dogg est à terre, plus bas que terre ; clairement assiégé par ces belliqueuses (sexy) amazones. D’un autre côté : avec quelles armes Katy Perry vient-elle à bout du Dieu rappeur? Avec des putain de bombes chantilly. Dans le registre phallique subtil, je crois qu’on pouvait pas trouver mieux. Ce qui semble être a priori ses armes féminines (boobs) sont en fait le support accueillant l’extension masculine. Si les femmes ont le dessus sur les hommes, c’est juste pour rigoler, le temps d’un jeu rappelons-le. Les vraies armes, on le sent bien, sont masculines. La teub est reine et les femmes s’y soumettent (cette plage immaculée était peut-être une grande étendue de foutre?)
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KP révèle dans ses clips sa relation ambiguë à l’autorité et aux hommes dans le cadre des jeux de pouvoir genrés. Son dernier clip témoigne aussi de cette ambivalence que je trouve fascinante : « Bon Appétit » est la métaphore de la consommation masculine du corps de la femme. Elle est objectifiée, touchée, pétrie, consommée à loisir. Elle offre sans broncher sa plastique irréprochable aux hommes sur son chemin, à l’instar des gamins se faisant bouffer par la machine à saucisses dans « The Wall » de Pink Floyd. On lui coupe sa chevelure comme on ôte la force à Samson. On la domestique, on la soumet aux désirs du mâle. Mais le final prouve le contraire : de cette coupe masculine, elle tire son nouveau pouvoir et sa puissante féminité qui envoûte les hommes assistants à son show. Elle chevauche le pole comme on chevauche le tigre. Les dernières secondes révèlent un aperçu rapide du massacre. Dommage que cette partie ait été « censurée » / non développée. Là où dans « California Gurls » elle gigotait son boul, toute excitée à l’idée d’avoir vaincu son ennemi mâle (lui même pas mécontent de s’être fait pécho), dans « Bon Appétit », elle ose enfin une rébellion sensée et violente, à l’image de la violence subie tout au long du clip.
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Entre mercantilisme et féminisme : l’ambiguïté intriguante

Ce que j’aime chez Katy ces dernières années, on peut aussi le retrouver chez Lady Gaga, à l’apogée de sa carrière. Dans « Bad Romance », elle incarne diverses figures de la femme qui se font d’une manière ou d’une autre, toutes sauvagement exploitées par l’homme : une Marilyn Monroe/Barbie aux grands yeux de biche inoffensive, prisonnière de sa baignoire et qui finit par se faire droguer, un ange déchu qui contemple le désarroi en pleurant, une prostituée de haut rang piégée dans un écrin de diamants flottants vendue pour 1 000 000 $ aux enchères.
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Sa revanche face au comportement carnassier de l’homme 2.0, c’est l’épouser, le dompter (les métaphores autour de la domination pullulent) et lui foutre le feu. Métaphoriquement comme physiquement. Cette fois-ci en utilisant une véritable arme féminine de séduction et de destruction : les seins lance-flammes.
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La relation entre prostitution, argent et pouvoir est assez nébuleuse et montre que la femme est soumise aux mêmes désirs que l’homme en un sens. Au niveau méta, outre le placement de produit pour de la vodka, Gaga est nue 90% du temps dans le clip. Pas nue de manière à attiser le désir masculin, sauf dans la scène de chasse prénuptiale (vente aux enchères où elle se vend pour mieux se venger), mais nue ou légèrement vêtue à la Gaga, c’est-à-dire de manière étrange, extraterrestre presque, au-delà de la notion de féminité, quasi monstrueuse. Ne sort-elle pas d’un cercueil en pvc blanc, aveugle et dansant comme un monstre aux membres disloqués au début? Conséquemment, l’idée souveraine ici est que la femme peut et doit utiliser ses charmes pour arriver à ses fins, même si dans le fond ce n’est pas une vraie « salope », juste une femme souillée en mal de vendetta. Le seul problème c’est que jouer de ses atouts est souvent la seule issue présentée par les chanteuses « pop féministes »…
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Evocation de l’intime : instauration d’une nuance essentielle

Alors que Katy Perry et Lady Gaga jouent le jeu du mâle dominant, adoptent ses codes mais les détournent habilement tout en laissant s’infuser l’idée que le sexe est un champ de bataille, et qu’il est temps de prendre les armes, FKA Twigs adopte un tout autre discours qui me touche tout autant si ce n’est plus. Elle évoque la confusion et la fragilité des affects au coeur des entrelacements amoureux. Il n’y a pas toujours un bourreau et une victime, même si nos relations semblent parfois imprégnées par un schéma social tout à fait binaire. FKA se penche dans « Pacify » sur la porosité des frontières entre souffrance et plaisir, soumission volontaire et involontaire. Le clip en noir et blanc dramatise la relation entre elle et un homme (mastodonte qui pourrait la pulvériser comme une noix) qui oscillent en permanence entre l’étreinte et l’étranglement.
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Elle est assujettie à cette étreinte létale et ne semble pas pouvoir/vouloir s’en défaire. Je crois que la nuance se situe justement dans le pouvoir/vouloir qui demeure, et soyons assez honnêtes pour l’accorder, si brumeux pour la plupart. Nombre de couples rêvent d’une prison dorée, et ce besoin primaire de sécurité n’est pas à prendre à la légère. Cependant, il entre souvent en interaction avec celui de la possession et l’amour ne pourra jamais être défini par cette dernière. C’est au contraire être capable de libérer autrui. Derrière ces comportements réside la peur de tout perdre, de se retrouver seul. Mais c’est une phase nécessaire pour conquérir le territoire physique et psychique qui nous appartient. Si MIA dans « Bad Girls » roule comme une dingue avec ses copines au milieu du désert en se targuant d’être une « bad girl » et d’accélérer comme elle le souhaite à tout moment quitte à mourir jeune, (autant mourir bien), elle souligne l’importance de prendre ses propres décisions comme une femme indépendante (qui n’a pas nécessairement besoin  de marchander son corps pour ce faire). En reprenant tous les codes des gangsters, des hommes conquérants, elle s’affiche comme une femme de pouvoir, la voiture étant la métaphore de son libre arbitre, et de sa liberté de changer de direction à tout moment, même de manière extravagante. Ce sera au mec de la suivre s’il le désire.
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Pour finir, je ne suis pas opposée à l’idée de gagner du pouvoir en utilisant ses agréments féminins. Bien au contraire, je ne pense pas que ce soit particulièrement plus dégradant qu’une autre activité. Pourquoi faire du corps et de la séduction un tel tabou? Les deux partis auront bien ce qu’ils veulent à la fin. Que les bigots et les bégueules calment leurs ardeurs pudibondes sur le champ! Mais penser que SEUL le pouvoir du corps peut permettre à la femme de réaliser tout son potentiel charismatique / décisionnel, c’est une idée tant réductrice et limitative qu’elle me fout de l’urticaire. Autant pour les hommes et leur vision de la femme que pour les femmes et leur vision d’elles-mêmes. Réduire son pouvoir d’action sur le monde à son cul, c’est juste une insulte à la vie. Décider que son cul a du pouvoir, oui. Décider que seul son cul a du pouvoir, plutôt crever.